mes écrits

Bulle, épisode 12

Bonjour les amis. J’espère que vous allez bien et que vous prenez soin de vous et de vos proches. Ici, la rentrée se prépare doucement. Oui, je sais, on a encore un peu de temps avant septembre, mais j’ai envie de prendre de l’avance dans mes cours, afin de ne pas avoir à les rédiger à la va-vite, et surtout que tout soit prêt si on devait à nouveau être confiné, ou du moins passer en enseignement à distance. Et puis, cela me rassure, de savoir que certaines choses sont prêtes. J’aime planifier certaines choses, même si je suis aussi dans l’improvisation parfois.

Aujourd’hui, je vous retrouve cependant pour vous transmettre enfin le nouveau chapitre de mon histoire Bulle. Il y a eut un couac la semaine dernière, et le chapitre était loin d’être prêt. J’ai donc travaillé dessus en fin de semaine afin de remédier à cela, et vous pouvez donc enfin retrouver notre héroïne dans son monde en pleine pandémie. Elle continue d’avancer en Bretagne avec Jonathan à la recherche d’un médecin. je vous rappelle que tous les autres chapitres sont disponibles sur le blog. Attention, ce chapitre-ci est un peu plus long que les autres. Le voici :

12 – Le capitaine

« Cependant, lorsque Bulle descendit du véhicule et qu’elle vit l’océan s’étirer face elle pour la première fois, elle sentit une vague de déception l’envahir et la submerger. La mer était bien loin de l’image qu’elle s’en était faite. Ainsi, ce n’était pas un horizon bleu qui se dessinait devant elle, mais quelque chose de gris, de sale, qui ne la faisait pas rêver et ne lui donnait pas du tout envie de se jeter dedans. L’océan était triste et des flaques marron s’apercevaient à certains endroits, apportant l’impression que tout était pollué, ce qui était le cas. Des carcasses de bateaux flottaient près de la rive. Ils étaient venus se perdre là, s’échouer sur la plage. Leurs carburants s’étaient déversés dans l’eau, tuant tout ce qui se trouvait autour. Des morceaux de plastiques se voyaient aussi, se mêlant aux cadavres de poissons et autres animaux marins qui n’avaient pas eu de chance.

Bulle s’avança un peu. Elle ne parvenait pas à croire ce qu’elle avait sous les yeux, et elle souhaitait entrevoir quelque chose de positif dans le désastre qui s’étalait devant elle. Elle s’accrochait toujours à l’image de l’océan qu’elle avait imaginée, qu’elle avait aussi visionnée à la télévision et qui restait incrustée dans sa rétine. Elle avait encore l’espoir de voir des dauphins sauter à l’horizon, d’apercevoir des baleines au large, de sentir les embruns. Mais tout ce qu’elle devinait, c’était l’odeur de la mort et le silence d’un cimetière. Tout ici était trépassé et pourri, et les seules traces de vie provenaient des mouettes qui criaient au-dessus de leurs têtes, dans un air de défi.

La jeune fille se laissa tomber sur la plage de sable fin. Même cette dernière n’avait pas échappé au drame qui s’était déroulé dans la région. L’océan, par le jeu des marées, avait apporté sur elle tout ce qu’il avait pu trouver en son sein. Des masques en plastique, des bouteilles, des filets usagés, et pleins d’autres choses, recouvraient à présent le sable. Où que se porte son regard, Bulle ne voyait que des signes de ce que le monde avait pu produire de pire avant le confinement. C’était la pollution à l’état pur, et elle en eut la nausée. L’odeur d’hydrocarbure qui empestait l’air, se mêlant à celle des poissons sans vie, ne l’aidait pas à conserver ce qu’elle avait mangé avant de partir. Elle rendit tout ce que contenait son estomac alors même qu’elle était encore à genoux. Cette fois, elle sentait à quel point l’homme avait mérité le virus et tout ce qui en avait suivi, car il lui paraissait évident que c’était l’humanité qui était responsable du triste spectacle qu’elle avait sous les yeux.

Jonathan la rejoignit après avoir fermé la voiture.

— C’est pas beau à voir, hein ? Dans certains endroits, la nature a repris ses droits et a pu être magnifique à nouveau, mais ce n’est pas le cas de partout. Ici, les bateaux ont fait beaucoup de mal, et sans personne pour les entretenir, ils se sont détachés de leurs amarres avant de dériver. Les tempêtes successives n’ont pas arrangé la situation, puisque certains se sont renversés, déversant leur contenu partout. On a eu plusieurs marées noires dans le coin, mais personne n’en parle, car personne ne vit plus ici. Seuls les marins savent vraiment ce qu’il en ait. Et ne compte pas sur eux pour témoigner sur les réseaux sociaux. Tout ce qui va dans ce sens est immédiatement effacé par les techniciens du gouvernement. C’est la même chose avec tous les messages décrivant la mort des poissons, ou le fait que l’océan se vide.

Bulle releva la tête du sable et regarda son ami en haussant les sourcils. Jonathan continua donc son explication.

— Que crois-tu qu’il se passerait si le peuple savait que le gouvernement cache délibérément des informations ? La population prendrait peur, et n’écouterait plus rien. Elle pourrait même se mettre à sortir de chez elle, affronter le virus ou la police. Dans tous les cas, cela se solderait par un terrible bain de sang, parce qu’il est évident que les membres qui nous dirigent ne veulent pas quitter leurs postes. Donc, ceux qui osent dire la vérité voient leurs messages être supprimés, puis ils disparaissent. C’est pratique, n’est-ce pas, de vivre seul ? Lorsqu’on est un homme, personne ne va nous rechercher, personne ne va s’inquiéter pour nous. Une fois qu’on a quitté notre foyer, notre famille, on appartient entièrement à l’État, et il peut faire ce qu’il veut de nous.

Bulle eut un frisson. Elle venait, suite aux explications de Jonathan, de comprendre quelque chose d’essentiel. Le virus avait été une aubaine pour tous les futurs dictateurs de ce monde. Grâce à lui, chaque pays avait pu enfermer son peuple, certes pour le protéger, mais cela revenait finalement au même. Et là où la révolution pouvait autrefois se dissimuler, aujourd’hui elle n’avait aucun endroit où se cacher. Camille et ses hommes avaient de la chance d’être encore en vie, de ne pas avoir été retrouvés, mais cela pouvait-il durer éternellement ? Bulle, aussi révoltée soit-elle, se rendait compte à quel point sa situation était précaire, et surtout, que si elle ne s’était pas enfuie de chez elle, qu’elle n’aurait rien pu faire ne pas être emmenée à son tour, comme sa grand-mère. Combien d’autres personnes avaient-elles été ainsi enlevées dans le plus grand des secrets ? Combien d’hommes, parce qu’ils avaient essayé de témoigner de leurs conditions, s’étaient fait assassiner sans que personne soit au courant ? Combien de femmes avaient été obligées de concevoir des enfants, d’être inséminées, pour ne pas disparaître elles aussi ? Bulle s’apercevait, avec un sentiment d’horreur, qu’elle n’avait jamais vu d’exécution d’hommes à la télévision. C’étaient pour la plupart des femmes, ou des garçons non majeurs. Cela signifiait donc que Jonathan avait raison. Les hommes étaient abattus dans l’indifférence générale, sans que personne soit au courant. Et comment quelqu’un pourrait-il l’être lorsque les hommes habitaient seuls ?

— Certains ont bien tenté de lancer des alertes, poursuivit le garçon, mais à quoi bon ? Pourquoi se mettre en danger pour un autre ? Les marins vivent en communauté, ils sont parqués dans de grands immeubles, et travaillent ensemble. Ils connaissent ceux qui se volatilisent. Mais à qui le dire ? C’est la même chose avec les infirmiers, ou avec la police.

Bulle hocha la tête, avant de regarder intensément son compagnon.

— Comment sais-tu tout ça ?

Dans sa question, elle demandait aussi, en sous-entendu, ce par quoi était passé le jeune homme pour être au courant d’autant de choses. Bulle était certaine que l’histoire de Jonathan était bien plus tragique que ce qu’il avait bien voulu lui dire. Elle espérait qu’il se livre davantage. Toutefois, il ne semblait pas lui faire assez confiance pour cela, ou du moins n’être pas prêt à lui délivrer tout ce qu’il gardait pour lui. Il lui prit donc la main et l’entraîna sur la plage jonchée de déchets.

— J’ai pas mal voyagé avant d’arriver dans ta ville. J’ai vu pas mal de choses qui étaient loin de me plaire.

Bulle frissonna. Le ton employé par Jonathan laissait présager que des événements terribles s’étaient déroulés devant ses yeux. Elle n’avait pas envie d’en savoir plus, du moins pas maintenant. Elle ne tenait pas à découvrir les atrocités que le jeune homme avait subies, ou dut commettre, pour survivre.

Soudain, du bruit se fit entendre dans leur dos. C’était un léger bourdonnement, mais il augmentait à mesure qu’il se rapprochait. Jonathan connaissait ce bruit, contrairement à sa compagne qui mit du temps avant de comprendre qu’il ne faisait pas partie du son normal des vagues. Ainsi, lorsque le garçon la poussa sans ménagement derrière le cadavre d’un bateau abandonné sur le sable sale, elle ne saisit pas immédiatement ce qu’il se passait.

— Qu’est-ce que… ?

L’adolescent ne lui laissa pas l’opportunité de terminer sa phrase. Il lui plaqua sa main sur les lèvres, lui intimant l’ordre de se taire. Pourtant, l’odeur était horrible dans cet endroit où ils avaient échoué. Des relents d’essence et de pourriture, ainsi que d’algues fermentés et de produits chimiques imprégnaient la coque du navire. Celui-ci n’était pas très grand, cela devait être un ancien bateau de pêche utilisé par des hommes prêts à se lever en pleine nuit afin d’affronter la mer et ses dangers, des décennies plus tôt. Aujourd’hui, la coquille était vide, basculée sur le flanc droit, et elle n’atteignait même plus l’eau. Seule restait celle qui ne parvenait plus à se retirer, lorsque la marée haute décidait encore à se lever. Les deux adolescents pataugeaient d’ailleurs dans cette eau croupie qui sentait fort, et qui avait depuis longtemps été débarrassée des créatures qui vivaient en elle.

La jeune fille identifia enfin le bourdonnement qui avait fait sursauter et paniquer son compagnon. Devant eux passa, sans les repérer, heureusement pour eux, un drone militaire. Il volait bas, si bien qu’il aurait pu aisément leur toucher l’épaule s’ils étaient restés sur la plage. Bulle en eut le souffle coupé et la bouche sèche. Si l’engin les avait vus, il paraissait évident qu’il aurait donné l’alerte, et qu’ils auraient été rapidement entourés par des hommes armés jusqu’aux dents. Camille avait évoqué ce cas de figure avant qu’ils ne prennent la route. Le gouvernement surveillait avec acidité que le confinement était bien respecté. Ils se trouvaient aujourd’hui dans une zone où les habitants devaient se compter sur les doigts d’une main. Ils n’avaient rien à faire ici, et la prison, voire la mort, était obligatoirement devant eux si jamais ils venaient à être localisés. Leur vie ne tenait vraiment qu’à un fil. Or, leurs empreintes sur la plage les trahissaient. Le drone devait déjà être en train de chercher où ils se dissimulaient. Et leur véhicule, abandonné lui aussi sur la jetée, prouvait que des humains se cachaient dans la zone d’enquête de l’appareil militaire.

— On doit l’abattre, souffla Bulle, terrorisée.

Elle était certaine que l’engin avait repéré leurs traces et qu’il allait les remonter pour les découvrir. Ils étaient trop à découvert dans le ventre de ce bateau. Il suffisait que le drone les survole pour qu’ils soient captés par sa caméra. Pour le moment, il se contentait de traverser la plage et de suivre leurs pas en sens inverse, mais bientôt, celui qui le dirigeait, ou son intelligence artificielle, prendrait le relai et ferait demi-tour. S’enfuir était exclu, ils seraient alors encore bien plus exposés. Bulle songea à l’arme que portait sur lui Jonathan. Il pouvait, avec un seul tir, les sortir de ce mauvais pas.

Néanmoins, le garçon secoua la tête.

— Ce serait pire si je l’abats, lui murmura-t-il, la mine déconfite, car lui aussi craignait le drone. Ceux qui le pilotent sauront tout de suite qu’il y a un problème, et ils débarqueront en nombre. Ils auront la certitude que nous sommes-là, nous devons rester discrets.

Cela revenait à prier un Dieu en lequel Bulle ne croyait pas. Elle se mordit la lèvre, s’en voulait de se sentir si impuissante et de voir ainsi son destin lui échapper. Elle savait que les arguments de Jonathan se valaient, d’autant plus qu’il avait une longue expérience de ces appareils. Toutefois, elle regrettait de ne pas avoir d’armes. Aurait-elle le courage de tirer sur le drone si elle en portait une ? Elle aimait se dire que oui, qu’elle en aurait la force, même si Jonathan faisait tout pour l’en empêcher. Mais la question ne se posait finalement pas, elle était désarmée.

Tout d’un coup, un coup de feu se fit entendre. Il était tellement fort qu’il résonna longtemps sur la plage et dans les oreilles de Bulle, qui avait le sentiment que ses tympans sifflaient. Elle plaqua d’ailleurs une main sur ses appendices, s’attendant à les voir saigner. Mais rien de tout cela n’arriva. Le calibre de l’arme devait être gros, mais cela ne suffisait pas pour blesser aussi gravement une jeune fille qui ne se trouvait pas proche du fusil en question.

Le drone s’étalait à présent sur le sol, sa carcasse de métal percé d’un gigantesque trou qui le clouait sur le sable. L’appareil n’était pas près de voler à nouveau. Des étincelles crépitaient de son corps, donnant l’impression que ce dernier saignait et que la vie qui l’habitait le quittait petit à petit. Malgré la menace que représentait l’engin, Bulle sentit quand même son cœur être touché par ce décès peu glorieux. Mais il était nécessaire, et ce n’était pas comme si les robots pouvaient éprouver des sentiments, n’est-ce pas ?

Un homme sortit de l’ombre. Il émergeait de l’une des autres carcasses de bateaux, de celles qui prenaient la poussière et l’humidité depuis le confinement, abandonnées par ceux qui les faisaient voguer au rythme des vagues. Le nouveau venu portait un fusil jeté nonchalamment sur son épaule. Il ressemblait à un extraterrestre, car il avait le corps moulé, et caché, sous ce qui avait dû être une combinaison d’apiculteur. Cependant, malgré son vêtement et le masque à gaz qui lui mangeait le visage, Bulle parvint à l’observer du mieux qu’elle put. Il était bien plus âgé que ce à quoi c’était au début attendu la jeune fille. Elle lui donna environ le même nombre de printemps que sa grand-mère, ce qui signifiait qu’il devait certainement être né avant le confinement, à une époque où les êtres humains étaient encore libres de leurs déplacements, où l’amour semblait possible, comme le fait de ne pas vouloir d’enfant. Si cela se trouvait, il avait même eu le droit de fréquenter l’université avant que le monde ne dégénère. Un instant, elle l’envia. Il avait sans doute plus de connaissance qu’elle, une culture qui la dépassait. Il avait dû avoir l’opportunité d’aller dans une discothèque, fumer, essayer de la drogue ou même filtrer avec les autres, tout ce à quoi elle n’avait pas le droit, tout comme les jeunes de son âge. Bien entendu, elle savait que l’alcool tout comme la consommation de stupéfiants ou de cigarettes, était désormais prohibé par le gouvernent, et que cela était une raison de santé, mais à ce moment-là, alors qu’elle faisait face au nouveau venu, elle lui jalousait toute la liberté qu’il avait pu avoir et qui lui faisait aujourd’hui défaut. Et elle était aussi profondément en colère. Cet homme, ce vieillard, avait le droit de vivre, de se promener sur cette plage bretonne et tirer sur des drones, alors que sa propre grand-mère était peut-être en prison à cause de son âge, ou pire.

Bulle serra les mains tout en continuant à détailler l’homme qui marchait sur la plage. Il avait le dos courbé comme ceux des vieillards, et sans doute aussi à cause du fait d’ausculter des patients dans de mauvaises conditions. Il était plus petit qu’elle, environ un mètre soixante, peut-être un peu moins, mais il avait dû être plus grand à une époque. Il semblait vouloir la dominer, et elle sentait tout le poids des années peser sur eux trois. L’homme avait des rides sur tout le visage, ce qui parcheminait sa peau bronzée. Il avait le teint de ceux qui pouvaient rester au sol à travailler la terre, ce qui ne rendait que l’épiderme de Bulle plus pâle encore, plus maladif aussi. Ses cheveux blancs comme la neige entouraient son visage, il avait choisi de les porter long, sans les attacher, ce qui lui donnait presque l’air d’un vieux magicien égaré hors d’un roman de fantasy. Quant à sa barbe, elle n’était pas autant impressionnante que celles de ses héros qui fascinaient Bulle, mais elle était de taille convenable, suffisamment présente pour qu’on la remarque. La combinaison flottait sur son corps émacié, si bien que l’on pouvait se demander s’il avait fait exprès de prendre une taille trop large, ou s’il avait perdu beaucoup de poids d’un coup. L’homme était sec, signe d’une grande privation, comme tous les rebelles que Bulle avait pu croiser jusqu’à maintenant. Ces êtres ne tenaient que parce qu’ils avaient soif de vengeance et de justice, pas parce qu’ils avaient une vie confortable.

Prudemment, Jonathan s’approcha du nouveau venu, quittant ainsi le refuge que lui offrait le bateau. Il ne lâchait pas l’arme des yeux, et sa main s’était posée sur sa poche, là même où il rangeait son petit pistolet. En le voyant venir vers lui, l’homme dégaina rapidement et mit Jonathan en jeu. Bulle plaqua ses doigts sur ses lèvres pour retenir un cri de terreur, et elle n’osa pas sortir de sa cachette pour le moment.

— Ce n’est que moi, Maxime.

De toute évidence, Jonathan connaissant l’homme, et ce dernier avait aussi qui était l’adolescent, car il replaça son fusil sur son épaule, avant de défier son adversaire.

— Jonathan ! Quel déplaisir me vaut ta venue. N’ai-je pas été assez clair avec Camille ? Je ne veux plus rien avoir à faire avec vous autres.

Le son de la voix de l’homme était rauque, signe qu’il ne devait pas parler souvent. En même temps, seul ici, avec qui aurait-il pu communiquer. Le dénommé Maxime semblait être un solitaire. Mais ce qui inquiétait le plus la jeune fille, c’était qu’il ne paraissait pas porter dans son cœur les rebelles. Allait-il alors les aider ? Ou venaient-ils de faire tout ce long trajet et de mettre leur vie en jeu pour rien ? De la sueur coula dans le dos de Bulle. Elle n’osait imaginer ce qui se passerait si l’homme refusait de leur prêter main-forte, de lui retirer ce bébé qui avait pris son aise dans son ventre. Sans l’intervention du médecin, elle devrait poursuivre sa grossesse, accoucher, puis élever son enfant dans un monde ravagé. Bulle prit soudain conscience de tous les choix qu’elle avait faits et qui l’avaient menée sur cette plage de Bretagne. Ce n’était plus seulement de sa vie qu’il s’agissait ici, mais aussi de celle d’un innocent qui n’avait rien demandé. Le bébé qu’elle portait n’avait pas souhaité être inséré dans son ventre, et il ne désirait pas naître. Or, si elle devait réellement aller jusqu’au terme de sa grossesse, cela voudrait dire qu’elle ne pourrait pas rentrer avec lui, pas après avoir laissé dans son sillage des cadavres de policiers. Si elle tenait à lui donner une existence correcte, elle devrait l’abandonner, et certainement aller en prison avant d’être exécutée. L’enfant reviendrait alors à la charge de sa mère, et cela était impossible. Et si elle ne se rendait pas, si elle décidait de rester près des rebelles, alors son bébé ne connaîtrait qu’une vie de paria, au milieu de la crasse et du virus. Elle ne souhaitait pas une telle existence pour lui. Elle ne voulait pas le mettre en danger et l’exposer à la maladie la plus mortelle que l’homme n’ait jamais connue juste parce qu’elle était incapable de se débarrasser de lui.

Bulle sortit de sa cachette. Elle s’avança, timidement, pendant que Maxime la regardait faire, l’air un peu incrédule. De toute évidence, il ne devait pas s’attendre à sa présence. Et Jonathan paraissait tout aussi interloqué, quoique fier. Bulle se montrait enfin courageuse, et cela lui plaisait.

— Nous sommes là à cause de moi, dit la jeune fille à travers son masque, la bouche sèche et le cœur tambourinant à toute vitesse dans sa poitrine. Camille pense que vous pouvez m’aider.

Le médecin observa l’adolescente, s’attardant sur sa combinaison noire, celle que lui avait prêtée pour le voyage Camille, ainsi que sur le masque qu’elle portait. Il détailla sa silhouette, ses cheveux emmêlés par le transport, ses mains qui tremblaient et qu’elle essayait de ne pas poser sur son visage ou sur sa tenue tant que celles-ci n’avaient pas été désinfectées. Il vit son âge, et secoua alors la tête.

— Toi, je suppose que tu viens tout juste d’arriver dans cette galère. Laisse-moi deviner, tu es enceinte, c’est ça ?

Maxime avait l’œil. Même si la grossesse de Bulle ne s’apercevait pas encore, après tout elle n’avait été inséminée que peu de temps auparavant, il avait su extrapoler sur son âge et se douter que si elle avait jusque-là été sous cloche, confinée, c’était donc qu’elle avait été obligée de se plier aux règles de sa société. Elle secoua la tête pour acquiescer, la gorge nouée. L’homme s’approcha d’elle.

— Je suppose que Camille veut que je m’occupe de toi.

Il lui fit ensuite un signe du menton pour lui ordonner de la suivre, après avoir toutefois poussé un long soupir, témoignant de son peu d’enthousiasme. Il devait se sentir contraint de l’aider. Bulle en fut déçue. Elle s’était imaginé que cela serait simple, que le médecin accomplirait sa volonté sans sourciller. Elle aurait pourtant dû se douter que cela serait nettement plus compliqué. Même dans le monde d’avant le virus, il n’était parfois pas aisé de se faire pratiquer un avortement, alors maintenant que cela était devenu illégal, sa demande n’en paraissait que plus irréaliste.

Sans un seul mot, l’homme les entraîna vers un autre endroit de la plage. Pour cela, ils durent escalader des rochers afin de parvenir dans une crypte où mouillait une péniche. De loin, elle semblait inhabitée, mais en regardant bien, on pouvait apercevoir une serre où poussaient des légumes construite à même le pont, signe qu’un être humain s’était installé là.

Jonathan étouffa un cri d’exclamation en voyant l’embarcation.

— C’est un super coin ! dit-il, admiratif. Et l’idée de la péniche est vraiment bien trouvée.

— Au moins, comme ça, je peux me déplacer, répondit d’un ton bourru Maxime. Les drones savent que je suis pas loin pour le moment, mais comme je les abats à chaque fois, ils ne m’ont pas encore découvert. D’ailleurs, vous avez eu de la chance, car je comptais reprendre la mer demain. À quelques heures, près, vous n’auriez trouvé qu’une plage vide.

Bulle en eut des frissons. Que se serait-il passé si Maxime n’avait pas été là pour tirer sur l’appareil militaire ? Auraient-ils fini par être découverts ? Auraient-ils été obligés de fouiller toute la plage à sa recherche ? Ou même toutes les plages des environs ? Cela paraissait incroyable qu’ils soient finalement tombés sur lui alors qu’il bougeait beaucoup sur les côtes bretonnes et normandes. Comment Camille avait fait pour déterminer le bon endroit, cela semblait être un mystère.

Maxime les entraîna sur le bateau. Toutefois, à peine eurent-ils mis un pied sur la péniche qu’il les fit s’arrêter.

— Personne ne contamine mon environnement, c’est clair ? leur dit-il sur un ton qui n’admettait aucune contradiction.

Les deux compagnons hochèrent de la tête et l’homme, satisfait, parti chercher un grand tuyau. Il l’ouvrit, et un mélange d’eau de mer et de gaz en sortit. Maxime s’en aspergea totalement, et Bulle comprit que c’était l’équivalent de la douche de décontamination qui se trouvait installée devant chaque habitation dans son immeuble. De ce fait, Maxime fut rapidement recouvert entièrement de la substance qui se dégageait du tuyau. Il se frotta vigoureusement, avant de tendre ce dernier à Bulle.

— Les dames d’abord, dit-il en faisant un clin d’œil.

Jonathan boudait dans un coin. Cela ne paraissait pas l’enchanter de passer par l’étape de la douche, mais Bulle fut reconnaissante envers leur hôte. Depuis qu’elle avait quitté la voiture, elle n’ignorait pas qu’elle avait été en contact avec le virus. Même si celui-ci, d’après les dernières informations qu’elle avait, ne passait que par l’air ou le sang, elle savait que ne porter qu’un simple masque n’était pas la meilleure des solutions. Elle était donc heureuse de pouvoir se débarrasser de toutes les molécules qui lui collaient désormais à la peau. Elle prit sa douche avec joie, avant de tendre le tuyau à son ami. Ce dernier l’attrapa en maugréant.

— Pas la peine de faire tout ce cinéma, je suis immunisé, et je ne transmets pas le virus.

Cependant, Maxime le regardait depuis l’une des fenêtres de la péniche, et le garçon fut bien obligé de se plier à la règle s’il tenait à rester sur le bateau. Il se frotta donc avec l’eau de mer et la soufflerie intégrée, avant de rejoindre les deux autres à l’intérieur. Pendant ce temps, Maxime en avait profité pour retirer complètement sa combinaison et pour donner de nouveaux vêtements à Bulle. Il lui avait en effet ordonné de tout enlever, et alors qu’elle lui obéissait, ne conservant que sa culotte et son soutien-gorge, il lui fit enfiler un pantalon bien trop grand pour elle et un pull de marin qui grattait affreusement. Jonathan dut se plier à la même règle, et la jeune fille en profita pour détailler sa musculature taillée par des années de combats dans la rue.

— Bon, maintenant que nous sommes prêts, qu’attend exactement de moi Camille ? demanda le médecin en posant sur la table de la péniche trois tasses remplies de ce qui pouvait passer pour du thé.

— Bulle est enceinte et ne veut pas garder le bébé, expliqua Jonathan. On est donc là pour le lui enlever.

À cette annonce, Maxime faillit s’étouffer avec sa boisson. Il dévisagea alors Jonathan avec des yeux ronds comme des soucoupes. Ces derniers étaient d’ailleurs très bleus, comme l’avait déjà constaté Bulle. Enfin, le médecin se tourna vers la jeune fille, guettant le moment où elle affirmerait que tout cela n’était qu’une blague, ce qu’elle ne fit pas. Elle lui renvoya au contraire un regard déterminé.

Maxime passa une main sur son visage, l’air toujours éberlué.

— Si je m’attendais à cela, dit-il alors. Cela signifie que Camille a mis de côté son plan complètement fou ?

Jonathan rougit jusqu’aux oreilles et fit signe à l’homme de se taire. Ce dernier fronça les sourcils, et regarda à nouveau Bulle.

— Je présume donc que Camille n’a rien dit de ses intentions à cette jeune demoiselle. Comme d’habitude, votre chef se complait dans le secret.

Il se leva et maugréa dans sa barbe, qu’il se mit à tripoter en faisant les cent pas. Bulle dévisagea son ami en quête d’un éclaircissement. Celui-ci se passa une main dans les cheveux, qui étaient encore humides de sa douche forcée.

— Je t’expliquerai tout plus tard, lui promit-il en murmurant, mais sache que tu peux faire confiance à Camille. Iel ne te décevra pas, et ne se servira pas de toi. Tu peux en être assurée.

Bulle acquiesça, la gorge nouée. Elle mourrait d’envie de se convaincre que Jonathan lui disait la vérité, et pourtant son instinct lui hurlait de se méfier. Elle trouvait l’attitude du médecin trop étrange pour ne pas l’ignorer, et elle se promit de résoudre cette affaire avant de reprendre la voiture en direction du QG des rebelles.

Maxime fit de nouveau face à la jeune fille.

— Tu as beaucoup de chance, car avant de partir de la ville, j’ai emporté avec moi tout ce dont j’étais sûr d’avoir besoin un jour ou l’autre. J’ai des réserves de tous les médicaments possibles, et je suis même allé piller l’hôpital le plus proche, avant de m’installer sur ma péniche. J’ai de quoi te retirer ton polichinelle. Mais cela ne sera pas sans danger ni douleur. Est-ce vraiment ce que tu veux ?

Bulle acquiesça à nouveau. Elle avait beau retourner ce problème dans tous les sens, elle ne voyait pas comment elle pourrait élever un enfant dans ses conditions. Et elle se sentait bien trop jeune, sans véritable situation pour le moment, ce qui était inconcevable avec sa vision de la maternité. Peut-être que si le monde avait été différent, elle aurait conservé cet enfant, mais à l’heure actuelle, il était bien trop dangereux de donner la vie.

— Très bien, soupira le médecin. Je vais te chercher tout ce dont tu as besoin, et on va supprimer cet embryon. Tu vas répondre à toutes les questions, même si cela te semblera trop intime, et je vais m’occuper de toi.

Bulle sourit. Elle voyait enfin la lumière au bout du tunnel.

— Et appelez-moi capitaine, dit l’homme en s’éloignant vers le bout de la péniche. Ici, c’est mon bateau !

Jonathan maugréa, mais prit tout de même la main de Bulle dans la sienne afin de lui donner la force nécessaire à ce qui allait suivre. »

Merci de m’avoir lue. N’hésitez pas à donner votre avis sur cette histoire. Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite.

Et vous ?

Est-ce que le confinement a été inspirant pour vous ?.

Avez-vous envie de lire des histoires sur cette période ?

Ou au contraire, désirez-vous l’oublier le plus tôt possible ?

Bon jeudi à tous 😉

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