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De Profundis

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Bonjour à tous. Me revoilà pour nos rendez-vous du mercredi. Comme j’essaye de lire plus, j’espère que ces rendez-vous instaurés en août seront maintenus pendant l’année, ou du moins qu’ils seront mieux honorés que je ne l’ai fait depuis la rentrée. En tout cas, me voici aujourd’hui pour vous parler de ma toute dernière lecture. C’est un livre que j’ai en fait terminé hier soir, et qui m’a plutôt marqué, dans le bon sens du terme, même s’il m’a amené plusieurs interrogations. Ce roman est un roman de la rentrée littéraire, donc tout récent, publié ce mois-ci aux Editions Le Cherche Midi. Il a été écrit par Emmanuelle Pirotte. C’est un roman que j’ai eu du mal à classer, à savoir si c’était de la science-fiction, du fantastique, ou autre chose. Chez Livraddict, ils le classent en roman contemporain. Je l’ai lu en partenariat avec NetGalley, qui n’a pas plus de réponse à cette énigme qu’est ce roman. En voici son résumé :

Bruxelles, dans un avenir proche. Ebola III a plongé l’Europe dans le chaos : hôpitaux débordés, électricité rationnée, fanatismes exacerbés. Roxanne survit grâce au trafic de médicaments et pense à suivre le mouvement général : s’ôter joyeusement la vie. Mais son ex-mari succombe au virus, lui laissant Stella, une fillette étrange dont elle ne s’est jamais occupée. Quand une bande de pillards assassine sa voisine, Roxanne part pour un hameau oublié, où l’attend une ancienne maison de famille. La mère et la fille pourront-elles s’adapter à ce mode de vie ancestral et à cette existence de recluses ?
Entre dystopie et conte fantastique, De profundis est un roman hors normes. Une plongée en enfer, doublée d’une fabuleuse histoire d’amour.

Le roman commence donc dans l’horreur. Ebola a décimé l’Afrique et s’est rependue dans tous les autres continents, n’apportant que mort et désolation. Les gouvernements s’effondrent les uns après les autres, il ne reste plus que l’armée pour tenter d’empêcher les pays de sombrer dans le chaos total. L’histoire qu’on suit se passe en Belgique, à Bruxelles. Dans la capitale, Roxanne, une femme d’une quarantaine d’année, survit en vendant des médicaments, ou moins ce qu’elle fait passer pour des médicaments. Elle n’a pas peur de l’avancée de la maladie, elle n’hésite pas à sortir dans la rue sans le masque en papier sensée la protéger d’Ebola. Roxanne est un peu suicidaire, elle fume comme un pompier et se noie à la fois dans l’alcool et dans les médicaments, les vraies, qu’elle arrive à avoir, en attendant la mort. Tous les jours se ressemblent dans l’horreur et elle ne peut qu’espérer une mort douce, sans Ebola et sans tomber entre les mains des fanatiques chrétiens ou musulmans qui tuent dans la ville aussi bien que le fait la maladie. Bref, Roxanne avance tous les jours dans l’Enfer et elle tente d’y vivre comme elle peut.

Depuis Ebola, les autres affections étaient considérées comme de la petite bière, et il ne faisait pas bon de venir se plaindre d’un cancer du pancréas en phase terminale aux urgence d’Erasme ou de Saint-Pierre, alors que des milliers de pauvres contaminés par la « nouvelle peste » attendaient un lit. Ainsi, les malchanceux mourant d’autre chose ne se présentaient même plus dans les centres médicaux, restaient sagement chez eux ou gagnaient la rue. Ils venaient rejoindre les de corps victimes d’Ebola qui parsemaient les trottoirs des quartiers pauvres.

Un reliquat du gouvernement trouvait encore de quoi payer les croque-morts, on ne pour combien de temps. La « charrette fantôme », comme Roxanne appelait le véhicule noir ovoïde qui transportait les corps, faisait de courtes pauses pendant que des types en combinaisons, noires elles aussi, vérifiaient l’état de ceux qui gisaient sur le sol et décidaient ou non de les emporter dans la charrette.

Tout cela dure donc depuis un moment, jusqu’à ce que Roxanne apprenne que son ex-mari, un homme riche qu’elle a abandonné après la naissance de leur premier et unique enfant, ne meure d’Ebola. Elle doit alors, si elle l’accepte, prendre à charge sa fille qu’elle avait elle-aussi abandonnée, Stella. L’enfant a environ huit ans. Roxanne ne sait pas pourquoi, mais elle accepte, elle qui ne sait déjà pas s’occuper d’elle, de veiller sur sa fille. Or, Stella est une enfant particulière. Elle vit dans son monde, elle semble incapable d’avoir le moindre sentiment, et d’exprimer la moindre émotion. D’ailleurs, elle ne parle que quand elle n’a pas le choix, sachant se faire comprendre d’une autre manière.

Stella ne pleure jamais. Elle sait pas pleurer. Elle voudrait bien parfois. Les autres semblent le désirer. Mais ça ne vient pas. Elle regarde pleurer cette femme qui est sa mère, et elle ne sait que penser. Elle sait qu’elle devrait dire quelque chose. Mais quoi ? Stella ne trouvent jamais les mots qui semblent appropriés, justes. Le langage est un moyen de communication déficient, si pauvre. Alors elle serre un peu plus les hanches de Roxanne et repose la tête sur sa poitrine.

La cohabitation commence donc entre ces deux-là, et elle n’est pas facile. Stella s’enferme dans son monde, et Roxanne évite de rentrer chez elle, laissant le soin à son associé Medhi de veiller sur la petite fille. Ceci jusqu’à ce que l’immeuble tout entier de Roxanne se fasse piller. La mère et sa fille ont de la chance, elles échappent au massacre qui a lieu dans l’immeuble. Roxanne comprend alors que la situation ne peut plus durer. La vie dans les villes devient de plus en plus tendue, tout peut dégénérer à n’importe quel moment. Roxanne prend la décision de partir vivre à la campagne, dans la maison qu’occupait sa famille avant de fuir pour le Canada. Elle espère là-bas mener une vie plus normale, ou du moins offrir à Stella plus de sécurité. Ce qu’elles vont trouver là-bas va dépasser leurs attentes. En effet, elles ne seront pas longtemps seules dans la maison.

Roxanne s’était levée, sous l’effet d’une terreur soudaine. Elle ne se sent plus seule dans la cuisine ; il y a ici une autre volonté que la sienne, impérieuse, irrépressible, farouche. C’est quelque chose de très puissant, qui lui témoigne une vive, une profonde animosité. Et qui lui ordonne à présent de quitter les lieux. Avec des gestes d’automates, elle enfile un manteau et sort dans la nuit, munie de sa lanterne. Le ciel est plein d’étoiles, le gel fige l’étang et la forêt derrière. Elle contourne la surface glacée, s’enfonce dans les arbres, s’arrête un moment et reste immobile, les sens en alerte. Mais il n’y a rien, qu’elle-même, absolument seule. Ce qui s’est manifesté dans la maison y est resté.

A partir du moment où elles sont dans la maison, la lecture de ce roman devient assez perturbante. Je dirais même qu’elle est un peu déroutante. En effet, à ce moment-là, on pense qu’on est dans un roman de science-fiction. Le monde tel qu’on le connaît est détruit, Ebola a changé tous les repères et les règles ont été abolies. Si c’était des zombies qui régnaient sur la ville, ce serait la même chose. Donc, le début nous fait croire que c’est de la science-fiction. Or, avec le déménagement de Roxanne et de Stella, on passe dans du fantastique. Ce qui les attend dans la maison de campagne, c’est un fantôme qui se met à veiller sur elles, un fantôme que d’abords seule Stella sent, puis Roxanne. Au cours de la lecture de ce roman, on change donc de genre de récit. C’est très rare puisque d’habitude auteurs se contentent d’un seul genre pour raconter leurs histoires. Changer de cette manière de type de récit peut en effet perdre le lecteur qui ne s’y attend. Ainsi, moi j’ai trouvé ce changement étrange, même s’il est bien maîtrisé, bien amené au cours de l’histoire. Je sais pas contre que ce changement a laissé sur le carreau certains lecteurs. Personnellement, je m’y suis faite et j’ai trouvé ça génial, et presque novateur. Les deux genres se complètent bien ici, puisque malgré le fantôme, Ebola et la destruction du monde n’est jamais loin.

Outre tout ceci, cette histoire est aussi un moyen de nous parler des relations entre les gens, entre les humains. En effet, comme dans tous les romans apocalyptiques, le monde se consume de lui-même et les êtres humains se tuent entre eux. Ainsi, ici nous avons les fanatiques religieux, les Cavaliers de L’Apocalypse pour les chrétiens et les Frères de l’Islam pour les musulmans, plus les autres bandes qui sévissent dans les campagnes sans vrais chefs, plus les habitants de ces mêmes villages qui n’hésitent pas à faire preuve de racisme ou de violence pour éviter tous les étrangers aux villages. La haine humaine, de l’autre, est donc bien présente dans le roman. Mais ce qui y est vraiment intéressant, c’est la relation que vont entretenir Stella et Roxanne. La petite fille semble dénuée d’émotion, or la réalité est bien plus complexe. Comment une petite fille abandonnée par sa mère peu après sa naissance et dont le père homme d’affaire parcourant le monde peut-elle être bien ? Surtout si elle a été en partie élevée par des nounous qui ne parlaient pas sa langue ? Stella préfère à la réalité son propre monde, celui où elle se sent libre, non jugée. Un monde où la communication avec l’esprit qui vit dans la maison pourra se faire, afin qu’elle puisse enfin s’ouvrir au monde.

En fait, ce roman nous montre que les relations prennent du temps. Roxanne n’est pas une mauvaise mère, elle ne sait juste pas comment faire avec Stella. Elle se montre plus affectueuse avec les gens de passage qu’avec sa propre fille. L’instinct maternel n’est pas inné, il se construit. Roxanne l’apprend au cours de son périple, et elle comprend à quel point elle aime sa fille lorsque celle-ci est en danger. C’est la même chose avec Stella. Elle apprend à découvrir sa mère, elle apprend à aimer dans le récit. Bon, elle reste Stella, une petite fille particulière, mais elle change beaucoup au cours du roman.

Si les deux types l’assassinent maintenant, Roxanne n’aura jamais parlé à Stella… s’en fiche de mourir, mais elle doit seulement voir sa fille une dernière fois, la prendre dans ses bras et la serrer fort. Elle doit lui dire. Qu’elle regrette de l’avoir traité avec rudesse et avec froideur, de ne jamais l’avoir bordée dans son lit, de l’avoir laissée seule tous ces longs jours quand elle s’assommait au Xynon et à la prune… Il faut qu’elle lui dise qu’elle n’aurait jamais dû l’abandonner quand elle était bébé. Et aussi qu’elle la trouve jolie, et intelligente, et si singulière. Et que ses tartes sont délicieuses, qu’elle danse à merveille. Elle doit lui dire.. . qu’elle l’aime. Après, tout lui sera égal.

Nous avons ici un trio, Roxanne, Stella et le fantôme. Même si on se concentre beaucoup sur les relations entre la mère et la fille, celles avec le fantôme ne sont pas à négliger non plus. L’esprit va apporter beaucoup aux deux filles, il va leur permettre de s’ouvrir l’une à l’autre, il va faire le lien entre elles et les aider dans leurs reconstructions. Il va aussi leur permettre de vivre. J’ai plutôt aimer ce personnage qu’on découvre peu à peu, à meure qu’il se souvint qui il est, car c’est un esprit perdu dans sa propre mémoire. J’ai aussi aimé ses relations avec les deux vivantes de la maison. D’ailleurs, j’ai trouvé ce trio vraiment intéressant à suivre et sympathique. Chacun  des trois personnages principaux amènent quelque chose d’essentiel histoire.

C’est un roman qui fait aussi froid dans le dos. Certes, on a vu dégâts que pouvait faire Ebola, mais ces dégâts ne sont plus cette fois limités à l’Afrique, ils sont transposés au monde entier, dans le pire des scénarios catastrophes. D’ailleurs, même à la fin du roman, on n’est pas certain que le monde s’en sorte et que la fin de l’humanité ne soit pas repoussée. Je me demande même ce qui fait le plus peur dans cette histoire : la maladie ou la bêtise des hommes. Il y a des scènes de violences décrites dans le roman qui font frémir, montrant que chacun de nous sommeille un monstre.

L’écriture est très bien menée, elle est fluide et se lit facilement. Les chapitres sont plutôt courts, ce qui entraîne une dynamique dans l’histoire. On prend vraiment plaisir à dévorer ce roman qui se lit bien, en quelques jours. Le style de l’auteur est agréable à suivre. J’aurai néanmoins voulu suivre encore les aventures de Roxanne et de Stella, quelques chapitres en plus m’auraient convenu. En fait, j’ai eu du mal à quitter ces deux personnages auxquels on s’attache finalement assez vite.

J’ai donc pris plaisir à lire cette histoire. Même si ce n’est pas un coup de cœur, je vous en conseille la lecture. En plus, c’est bientôt Halloween, quoi de mieux que de frémir en suivant la fin du monde, même si le livre en soit ne fait pas peur ? Une bonne lecture à découvrir et à lire tranquillement chez moi pendant la durée de l’automne.

Et vous ?

  Cela vous dérange-t-il de passer d’un genre à autre au sein du même livre ?

Trouvez-vous que la SF et le fantastique se marient bien ?

Avoir un fantôme dans un récit apocalyptique vous gêne-t-il ?

N’hésitez pas à donner votre avis.

Bonne fin de semaine

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