chroniques littéraires·littérature Asiatique

Terre de mousson

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Bonjour tout le monde. J’espère que tout le monde va bien, et que cette semaine s’est bien passée. De mon côté, je suis super contente qu’elle soit enfin terminée. Elle m’a semblé durer une éternité. Sans doute parce qu’elle a été catastrophique. Lundi, en gardant les petits, je suis tombée sur mon poignet droit. Depuis, j’ai du mal à le bouger même s’il est pas cassé. C’est un simple choc mais qui m’handicape encore un peu. Mardi et mercredi, j’ai réussi à me refaire mal sur ce même poignet, en attrapant mon téléphone portable qui m’avait échappé et en portant une trottinette. Jeudi je me suis rendue compte que ma machine à laver ne fonctionnait plus, vendredi une coupure de courant à gâcher ma matinée, et samedi mon père me dit que ma machine n’est pas repérable pour le moment.

Heureusement, dans tous ces désagréments, ma panne de lecture s’est terminée, j’ai enfin mis un terme aux livres que je lisais et qui ne me passionnait guère. Je vais d’ailleurs vous parler aujourd’hui de l’un d’entre eux, Terre de Mousson, publié aux éditions Olizane en 2013, mais la version originale date de 1988. Le roman a été écrit par un thaïlandais, Pira Sudham. Voici son résumé :

 Ce roman, largement autobiographique, entraîne le lecteur à la suite du jeune Prem dans l’Isan, une région rurale du nord-est de la Thaïlande, dans les années cinquante.

L’enfant y est confronté à la pauvreté familiale et à la corruption de certains fonctionnaires, mais bénéficie aussi de la générosité du monde paysan et de l’idéalisme de Kumjai, son instituteur, qui l’aidera à poursuivre des études. Celles-ci le mèneront non seulement à l’une des meilleures universités du pays, mais également jusqu’en Europe. Il découvrira ainsi « l’exotisme occidental ».

Déchiré entre la tentation de la modernité et les valeurs traditionnelles, Prem finira par prendre une décision radicale, il retournera en Thaïlande pour revêtir l’habit de moine.

Ce roman me tentait beaucoup car il me semblait dans la même veine que L’étrangère, que j’avais déjà chroniqué sur le blog. En effet, il y a quelques similitudes dans l’histoire, bien que ce roman-ci ne soit pas entièrement autobiographique et se passe dans un autre pays asiatique. Nous sommes ici en Thaïlande. Nous suivons le héro, Prem, dès le moment de sa naissance, qui est alors le moyen pour l’auteur de nous décrire sa famille et ses origines paysannes, donc très très modestes. Prem vit dans un petit village dans la plaine thaïlandaise, entouré de ses parents, son frère et sa sœur, et les buffles de la famille. Jusqu’à ses six ans, le petit garçon vit dans cette immense plaine où il garde les buffles, vivant au rythme des jours qui passe et des moussons. Malgré son jeune âge, il sait que le monde des adultes est tortueux et dangereux.

Mais l’odeur de buffle ne dérangeait pas le garçon, pas plus que la boue séchée sur leur peau. Il les aimait trop, surtout le vieux sage auprès duquel il s’était souvent allongé, à l’ombre d’un arbre, dans la chaleur étouffante de l’après-midi, loin de la compagnie des hommes et de leurs cris. Parfois, la tête contre le flanc du buffle, il poussait un petit soupir; il avait envie d’unir son esprit à celui de ce vieux sage, afin de gagner sa sagesse. Il désirait aussi échanger sa notion enfantine du temps contre celle des animaux. Il s’imaginait à l’intérieur du buffle, contemplant sa propre vie et celle de l’humanité. Ainsi, les gens ne soupçonneraient jamais ce qu’il voyait et comprenait.

Malheureusement, Prem est obligé d’aller à l’école, ou du moins dans ce qui sert d’école. C’est là que le petit garçon rencontre Kumjai, le maître de l’école. Celui-ci n’arrête pas de se battre contre la fatalité qui règne dans ce coin du pays. En effet, les enfants sont livrés à eux-mêmes jusqu’à ce qu’ils aillent à l’école, puis une fois leur diplôme obtenu, ils vont dans les champs où ils finissent par se faire escroquer par le pouvoir en place, par les chinois, par perdre leur argent, et par mourir de faim, dans la pauvreté la plus totale. Tout cela sans que Kumjai ne puisse rien faire. Il rêve de trouver un modèle, quelqu’un qui pourrait montrer aux autres qu’on peut sortir de l’ignorance et de la pauvreté, que ceci est possible dans leur monde. Et il va finir par façonner Prem pour qu’il devienne ce modèle. A force d’aide et de motivation, il va en effet pousser le garçon à être le meilleur à l’école, puis à l’envoyé au collège en ville, en le mettant au service d’un moine, puis au lycée, puis à l’université. Et Prem va finir par s’envoler pour l’Angleterre et découvrir l’Europe.

Dans ce moment, on a un vrai choc des cultures. Le roman sent la pauvreté et la misère en permanence. C’est un choc entre les riches et les pauvres, entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, entre l’orient et l’occident. On a d’abord Prem, qui se rend compte que la misère est partout. Il a honte de cette misère, qui est à la fois financière, mais aussi intellectuelle. Il a honte de son père qui est incapable de savoir s’il se fait ou non arnaquer quand il vend sa marchandise. Il a conscience des haillons que tout le monde porte dans son village. Des paysans qui perdent tout en jouant aux dès et qui n’ont d’autres choix que de gagner de l’argent en acceptant d’élire comme un chef quelqu’un qui les paie. Er lorsque Prem part pour la grande ville pour aller au collège et au lycée, c’est sa rencontre avec les étrangers qui va marquer sa vie, qui va lui montrer aussi la pauvreté dans laquelle il est soumis. Une pauvreté qui sera encore plus soulignée lorsqu’il partira pour l’Europe, et encore plus lorsqu’il vivra dans le grand luxe et qu’il sera en lien avec des personnes très cultivées, ce qui soulignera la différence de vie entre les européens et les thaïlandais.

Prem est un personnage qui pourrait être intéressant à suivre, mais comme c’est expliqué dans le roman, c’est un personnage lisse, obéissant. Il n’a aucune opinion à lui, il ne fait que les autres attendent de lui. Certes, il choisit de partir en Angleterre de son plein gré, mais c’est aussi pour perpétuer le rêve de Kumjai, et de poursuivre ses études. Au court du roman, ce personnage est donc ballotté en permanence, mais sans montrer d’opinion, ou même d’émotion véritable. J’ai donc eu un peu de mal à trouver ce personnage sympathique. En fait, on a l’impression de suivre tout le temps un enfant qui suivrait ce que ses parents attendent de lui sans se révolter, sans rien dire. Il n’a pas de personnalité. Celle-ci n’apparaît vraiment que dans la fin du roman, lorsque, contrairement à ce que tout le monde veut, il retourne en Thaïlande, dans son village natal.

J’ai aussi eu du mal avec le personnage de Dhani, un thaïlandais qui apparaît au milieu du roman, lorsque Prem est à Londres. C’est un de ses compatriotes qui va l’aider à vivre dans la capitale anglaise. Dhani est un thaïlandais venant d’une famille très aisée, qui l’a envoyé très jeune vivre et étudier en Suisse. D’ailleurs, Dhani n’a pas besoin de travailler pour vivre, il se contente de profiter de la vie à l’Occidentale, du vin prisé et allant à l’opéra ou dans des soirées mondaines. En fait, c’est un type imbu de lui-même, qui ne vit que pour l’occident et qui ne compte pas remettre un pied dans son pays natal, qu’il déteste. Pour lui, rien ne vaut les tailleurs chic et la bonne société. Il renie son propre pays qu’il ne veut pas aider. J’ai donc trouvé son personnage peu intéressant, voir presque détestable. Il m’a un peu énervé avec son culte du bon goût et sa supériorité affichée.

Suivant les goûts et les indications de Dhani, la garde-robe de Prem abritait maintenant les noms de célèbres couturiers à la mode, et plusieurs paires de chaussures, des gants, des cravates. Puisque Dhani n’acceptait pas d’argent pour la chambre et la nourriture, il pria son invité de dépenser son allocation pour ses vêtements, et d’aider à la lessive et au ménage dans l’appartement. (…) De façon générale, le fait de vivre dans un appartement de luxe à Hyde Park Square vous conférait une aura de respectabilité. Ici, le gardien de de buffles de Napo était constamment en contact avec gens sophistiqués et riches, les intellectuels et mélomanes que Dhani avait pour amis.

Le personnage le plus intéressant est le maître de l’école, Kumjai. Il est plein de rêve, d’espoir pour tous ces enfants de Napo, qu’il voudrait tous sortir de l’obscurité, de l’ignorance. Il essaie de tout faire pour, mais dans la Thaïlande des années 60, c’est compliqué de faire comprendre à quel point l’école et l’instruction sont essentielles. Surtout lorsqu’il faut se battre contre l’autorité du chef, qui lui a besoin de cette ignorance. Kumjai se bat contre des moulins à vent, des gens qui se moquent de lui, de son but. Nous sommes dans les années 60/70, une période pleine de changement, où la paix et la violence ne cessent de s’entremêler au nom de la liberté. Un ami de Prem est d’ailleurs mort, tué lors d’une manifestation en 1973, au nom de cette fameuse liberté. Et cette liberté est liée à la justice et l’équité, ce que défend Kumjai. Ce qui va le conduire à devenir un ennemi de la nation, considéré comme quelqu’un qui met en danger le pays lui-même en voulant le sortir de sa condition de servitude où seuls les riches ont le pouvoir.

Les acclamations et les applaudissements retentirent à la mention de cette élève populaire. Pour Toon, qui avait le courage de venir elle-même en classe le premier jour d’école, Kumjai avait remué ciel et terre afin de trouver un livre intitulé Les Vies et les amours des plus grands héros et héroïnes de notre temps.

Les parents de ces élèves doués se rendaient peut-être compte de leurs talents, mais si Kumjai leur disait qu’ils devaient envoyer leurs enfants dans une école secondaire à Muang, ils invoqueraient mille pour les garder plutôt à la maison. Après tout, ils avaient élevé leurs enfants pour qu’ils travaillent et s’occupent d’eux quand ils seront vieux. A quoi cela servirait-il d’avoir un artiste ou un savant à la maison?

Intelligents ou stupides, zélés ou paresseux, ils avaient fini par quitter l’école, laissant Kumjai seul. Il se senti soudain tout à fait vide, le regard tourné vers la plaine brûlé de soleil. Pour lui, l’été sera long jusqu’à la reprise de l’école, en mai.

En plus de mon manque d’enthousiasme pour le personnage de Prem, j’ai aussi eu du mal avec la manière dont ce roman est constitué. Tous les chapitres commencent par une date, une période où l’histoire se passe. Or, dans ces mêmes chapitres, on peut passer des jours des mois, sans que cela ne soient bien mentionnés. En fait, par moment, on ne sait pas en quelle année on est, alors qu’il y a des dates mentionnées. Cela donne un impression de fouillis, de brouillon. L’écriture ne paraît donc pas fluide. Elle est assez récalcitrante, dure par moment à lire. J’ai mis du temps à le lire, et j’avais même du mal à me motiver pour me replonger dedans. Pourtant, l’histoire est intéressante, on a envie de savoir ce que Prem va faire, mais j’ai vraiment eu du mal à suivre ce qu’il se passait dans la narration.

La fin du roman m’a parut aussi étrange. En fait, Prem n’avance pas, il revient au point de départ. Même s’il est allé en Europe, il a besoin de retrouver son enfance, son village natal. Il a besoin de retrouver son innocence, l’ignorance qu’il avait à cette époque. Il se débarrasser donc de tout ce qui lui rappelle l’Occident, de toutes ces affaires pour revenir aussi nu que le sont les autres. Il va même jusqu’à oublier tout ce qu’il a appris là-bas pour devenir moine dans un temple bouddhiste de sa région. Ainsi, il tente d’oublier tout ce qui a fait ce roman, tout ce qu’il a vécu, pour se plonger dans la religion, dans l’obéissance. C’est à la fois une régression, même si cela peut paraître poétique, au sens où Prem se sent enfin bien dans la religion. Il retrouve la sérénité qu’il avait perdu en entrant dans l’école. Finalement, ce qui ressort de ce roman, c’est que l’école a apporté le mal à Prem. En le sortant de l’ignorance, l’école le tire de l’enfance, de son innocence, et le conduit jusqu’en Europe, où il croisera le luxe mais aussi la mort. Seul le repos lui sera permis dans la religion.

J’ai donc eu l’impression, alors qu’ils se passent environ à la même époque, que la vie au Viêtnam racontée dans Itinéraire d’enfance, et celle en Corée du Sud, racontée dans L’étrangère, sont meilleures et plus optimistes que ce qu’il s’est passé en Thaïlande. Ce roman-ci est beaucoup plus pessimiste et montre que les paysans ne peuvent pas s’en sortir, que rien ne les attend en dehors de leur pays et de leur misère. Prem aurait pu s’en sortir, vivre à l’Occidentale ou aider son pays en devenant un membre du pouvoir, ou même instituteur dans sa région natale, mais il choisit de devenir moine. Comme si rien d’autre n’était possible pour lui. C’est assez  perturbant.

Ce roman aurait pu me plaire, et je n’irai pas jusqu’à dire qu’il m’a déplu, mais j’ai eu beaucoup de mal à me plonger dedans et à m’intéresser à ce qui arrivait à Prem. C’était une lecture intéressante, mais je suis très loin du coup de cœur. J’ai été un peu déçue par cette lecture.

Et vous?

Qu’avez-vous lu cette semaine?

Coup de cœur ou non?

Bonne semaine tout le monde 🙂

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13 réflexions au sujet de « Terre de mousson »

      1. oui ^^ j’ai une immense pal que je dois absolument faire descendre, surtout que les livres doivent être lus rapidement puisque ce sont des Sp ^^ j’ai De Profundis, en lien avec NetGalley, à terminer, ainsi que la bêta lecture du 2e tome de Beyond de Lena Walker. Après il faut que j’enchaine avec Dans l’Existence de cette vie-là, toujours ave NetGalley. J’ai pris trop de retard dans mes lectures ces dernières semaines 😦

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      2. J’ai pas mal entendu parler de « De Profundis », et les avis divergent. J’espère que ça te plaît !
        J’ai lu beaucoup de retours positifs sur le premier tome de « Beyond » ; logiquement, le deuxième devrait suivre la même voie 🙂
        Profite bien ^^

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      3. merci 😀 J’adore Beyond, la suite est vraiment pas mal, j’ai hâte de pouvoir partager mon avis avec tout le monde 😉 Pour De Profundis, pour le moment il me plait aussi, j’en suis à plus de la moitié. Mais j’avoue avoir été déstabilisée à un moment dans ma lecture 😉 la chronique devrait être faite pour dimanche prochain 🙂

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      4. Non, c’est dans « De Profundis » que j’ai été déstabilisée ^^ On est dans un roman de SF, enfin pour moi, avec un monde apocalyptique, et puis tout d’un coup le roman devient fantastique, avec un fantôme ^^ Pour « Beyond » tout vas bien, le roman est super 😉

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      5. J’ai pensé « De Profundis » et écrit « Beyond », oups -__-‘
        Ah oui, en effet, ça doit être assez perturbant, car c’est plutôt inattendu les changements de genre en plein roman ! Mais du coup, ça doit quand même être pas mal 🙂

        Aimé par 1 personne

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