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Nos elles déployées

Bonjour tout le monde. J’espère que vous allez tous bien et que vous avez passé un bon début de semaine. Pour ma part, le mien est marqué par le début des vacances imposés par le gouvernement, ou plutôt par les écoles fermées. Je suis tombée la dernière fois sur un message Twitter qui rappelait que le terme « vacances » n’était pas vraiment approprié pour les professeurs, puisque les vacances étaient pour les élèves, et non pour nous. Et quand je vois le travail qu’il me reste à faire et la pile de copies qui m’attend encore, plus celles que j’aurais à la reprise, je me dis qu’en effet, je ne suis pas en vacances. Mais comme on ne sait pas si on va reprendre en présentiel, ni dans quelles conditions, tout va bien. Et je peux gérer mon temps de travail comme je veux.

Aujourd’hui, j’ai eu envie de partager avec vous l’une de mes dernières lectures. En effet, je ne pouvais pas mettre cette chronique de côté et attendre un peu avant de vous l’écrire. Ce sont donc mes lectures plus anciennes qui vont devoir attendre un peu. Je vais donc vous présenter aujourd’hui mon avis sur le roman jeunesse Nos Elles déployées, qui a été écrit par Jessie Magana et publié par les éditions Acte Sud Junior. Je les remercie d’ailleurs pour m’avoir permis de lire ce roman via la plateforme NetGalley, donc de me l’avoir envoyé en service presse. Le roman est sorti en mars 2021, pour le mois des Droits des Femmes. C’est un roman militant qui se passe à la fois dans notre histoire, mais aussi notre présent. Voici son résumé :

1974, Des femmes, partout dans la rue. Parmi elles, Solange, quinze ans, qui brandit fièrement les pancartes et reprend à pleins poumons les slogans préparés avec sa mère et ses copines du MLF. Elles le sentent, leur lutte est sur le point de faire basculer l’histoire. Demain, les femmes seront libres de choisir. Pourtant, rien n’est simple pour Solange, qui cherche à exister face à ces modèles et se questionne sur ses désirs nouveaux.

2018, Manifs, AG, une chose est certaine, dans les veines de Sido, la fille de Solange, coule le sang de ses aînées, fières et engagées. A son tour, elle cherche le moyen de faire entendre sa voix… et de trouver sa voie.

Dans ce roman, nous suivons principalement deux femmes, même si une troisième est très présente au cours du récit. Ces femmes, ce sont Solange et sa fille Sido, et la troisième est la mère de Solange et la grand-mère de Sido, Coco. L’histoire commence avec Solange, en 1974, alors que doit être voté la loi Veil permettant l’avortement. Coco, femme engagée, libérée, a appris à sa fille à vivre ses combats, à manifester, à militer. Seulement, sans qu’elle ne s’en rende compte, Coco étouffe aussi Solange, ne lui laissant qu’une place dans son ombre. Lorsque Coco part avec la femme dont est amoureuse Solange, cette dernière s’en va pour l’Algérie, et va se perdre en chemin. En 2018, nous retrouvons alors Sido, la fille de Solange, qui suit la parcours de sa grand-mère dans les manifestations. Mais si Coco a appris à sa petite fille que la violence n’avait pas sa place dans les manifestations des années 70, Sido est d’un autre avis. Alors que les Gilets Jaunes font leur révolte à Paris, Sido se bat contre Parcoursup, et cherche un moyen de mener la lutte bien plus loin. Jusqu’à finir en Algérie, dans d’autres manifestations, à la recherche d’inspiration.

Je vais commencer par vous parler du personnage de Solange. Je dois dire que je l’ai préférée au personnage de Sidonie, sans doute parce que, contrairement à sa fille, Solange n’est pas marquée par la colère ou la violence, sans dote parce qu’elle sait pourquoi elle se bat, et parce que son combat est plus juste, plus légitime, que celui de Sido. Mais je reviendrais sur ce point plus tard. En tout cas, ce que j’ai aimé avec le personnage de Solange, c’est qu’elle vit, c’est qu’elle aime, et de ce fait, je l’ai trouvée beaucoup plus lumineuse, beaucoup plus positive. Solange a été élevée dans l’amour, certes étouffant, mais dans l’amour tout de même. De ce fait, elle est libre, parce que sa mère lui a tout appris, tout ce qu’elle savait, sans lui mettre de barrières. L’amour que Coco éprouve pour Solange est tel qu’il refuse de l’enfermer, qu’il lui donne des ailes. En effet, Coco considère qu’aimer, c’est laisser partir, c’est tout donner en permettant à l’autre de faire ses propres expériences. Coco forme donc très tôt Solange a se débrouiller, à connaître son corps, à connaître la marche du monde. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle l’emmène dans les manifestations, qu’elle lui permet de courir les rues, puis de s’envoler pour l’Algérie. C’est ce qui fait, à mon avis, que le personnage de Solange est aussi fort, qu’elle sait ses limites, et qu’elle sait aussi ce qu’elle veut. Mais comme toutes adolescent, elle sait aussi qu’elle doit se couper de sa mère, cette mère qui prend beaucoup de place, qui est en fait tout son univers. Solange se cherche, elle se construit, et elle doit aussi faire ses propres choix. Et cela passe alors par le fait de couper le cordon, et de se tromper. Et j’ai aimé, de ce fait, c’est toute l’aventure qui se met en place autour d’elle, même si je l’ai aussi trouvée assez dure avec sa mère. Ce qui est alors intéressant, c’est que Solange découvre son corps, fait ses erreurs avec les garçons, puis comprend qu’elle est lesbienne, et c’est un passage fort et très intéressant, parce qu’on se rend compte que c’est tout à fait normal pour elle et son entourage, comme si elle aimait les garçons en fait. C’est ce qui m’a vraiment marquée dans ce récit, le fait que l’homosexualité soit autant bien accepté, mais si c’est aussi caché, et le fait que cela soit moins le cas aujourd’hui, du moins dans l’impression qu’on peut en avoir avec les peurs des coming-out et autres. Evidemment, l’homophobie est aussi présent. J’ai aimé alors la personnalité combative de Solange, le fait qu’elle ne laisse pas tomber, qu’elle se bat toujours, et son évolution en tant que mère est alors assez intéressante aussi. Et j’ai aimé, à la fin, la retrouver pétillante, comme elle l’est au début.

Le mythe de Solange la rebelle. Accrochée aux basques de Coco, en tête de toutes les manifs du MLF, à l’hémicycle le jour de la loi Veil, en première ligne pendant une grève de caissière. Et puis le voyage en Algérie, la fugue, Le grand épisode de la saga. Coco a tout raconté. Une épopée qui remplaçait les histoires du soir, dès que Sido a été en âge de comprendre. Et cette question, depuis toujours : mais pourquoi Solange a tant changé ? Coco se fermait soudain, évoquait l’agression de Yasmine, son retour en Algérie. Elles ne s’étaient jamais revues. Solange avait voulu rompre avec le passé, se fondre dans la société, réussir. Son leitmotiv : on ne viendra pas à bout du système, moi je veux en faire partie et atteindre le sommet. Sido sait tout ça. les combats que Solange a menés de l’intérieur, pour devenir l’une des quatre filles de sa promo à Polytechnique. Le choix d’une carrière dans le privé, l’industrie, un monde d’hommes, exprès. Pour leur montrer. Pour leur prouver. Coco raconte qu’un jour, devant la télé, elle s’est écriée : « C’est ça qu’il faut faire ! » Margareth Thatcher, Première ministre britannique, la Dame de fer, martelait un discours viril. Mais Solange n’avait pas vouu faire de politique. Les puissants, c’étaient les riches, pas les gouvernants. Pour réussir, il fallait de l’argent. Coco avait peu à peu abandonné toute velléité de la convaincre. Elle be voulait pas couper les ponts. Impossible. Elle disait à Sido qu’elle avait engendré son exact contraire, et que pourtant, elle l’aimait de toutes ses forces.

Venons-en à présent à Sidonie. Comme je l’ai mis plus haut, j’ai trouvé qu’elle avait beaucoup de colère en elle, beaucoup de haine aussi, et même si elle représente, de ce fait, la génération de son époque, il y a un vrai écart entre elles et les deux générations précédentes, entre elle et Coco et Solange. C’est sans doute ce qui fait que je me suis moins attachée à elle, car elle se sent libre, mais en fait, elle est enfermée dans un carcan, elle ne se rend pas compte de ses actions, elle agit un peu en petite fille gâtée, ce qui lui reprochera d’ailleurs sa mère. J’ai trouvé que malgré tout ce qu’elle sait, malgré tout ce que lui ont appris sa mère et sa grand-mère, malgré son enfance presque aussi libre que celle de Solange, elle était beaucoup moins savante, au sens où elle est davantage enfermée dans ses idéologies, dans ses préjugés. Elle est beaucoup moins ouverte au monde que ne l’était sa mère, et c’est cela qui m’a dérangée avec elle. D’ailleurs, l’exemple est son téléphone, qui lui permet d’être en contact avec tout le monde, mais qu’elle finit par éteindre, car c’est une prison dans laquelle elle s’enferme. L’avantage, avec Sido, c’est qu’elle a toutefois conscience de certaines choses, de certains mécanismes qui se mettent en place autour d’elle. Mais cela ne l’empêche pas de faire des choix qui sont à revoir. Et c’est bien cela qui m’a un peu dérangé avec elle, ses choix, qui sont cohérents avec sa personnalité, mais qui n’auraient peut-être pas dû être faits. Néanmoins, elle est a l’avantage de nous interroger sur ce qu’on aurait fait à sa place. Mais j’ai préféré la Sido qui aime les plantes à celle qui milite, qui va manifester.

Sido s’élance, elle butte dans quelque chose, s’étale, des pavés, elle en attrape un, le lance, deux flics se retournent, Arsène en profite pour s’échapper, il court vers une palissade de chantier, s’abrite derrière, Sido le rejoint, Louise arrive. Ils se regardent. Une demi-seconde pour décider. C’est oui. Ils arrachent la palissade, avancent derrière leur bouclier, se placent devant le tas de pavées. Les grenades fusent, Louise shoote dedans pour els renvoyer, une balle de LBD siffle à quelques centimètres de sa tête, Sido prend un pavé, le lance, en prend un autre, recommence, encore, les pierres ne pèsent plus rien, plus légères que des balles de ping-pong, elles cognent contre les boucliers de plastique. Elle a repéré un policier. C’est lui qui lui a fait la clé de bras, c’est sûr. Et si c’est un autre, c’est pareil. Ils protègent des vitrines qui seront remboursés par des assurances, des mannequins de plastique qui se retrouveront dans les océans, des fringues fabriquées en Chine par des enfants. Elle lance, encore, encore, croise le regard d’Arsène, pupilles dilatées, blanc injecté de sang, elle aime ça.

Parlons maintenant du but de ce roman. Il est là pour nous parler d’actes militants, et pour nous montrer à quel point les choses ont changé entre les deux époques. J’avoue avoir nettement préféré l’époque de Solange, un peu comme si tout était mieux avant, et que quelque chose avait brutalement changé dans les années 2 000. Du coup, je me suis sentie vieille en lisant ce roman, alors même que je n’étais pas du tout née à l’époque de Solange, et que je me sens bien plus proche de l’âge de Sidonie que celui de Solange. Mais comme je l’ai dit plus haut, on sent chez Solange une légèreté que n’a pas Sidonie. Dès le début, Sido est grave, sérieuse, prend tout au pied de la lettre, ce qui n’était pas le cas de sa mère à la même époque. Sido est alors très tôt enfermée dans le faits que ses luttes doivent mener des résultats, or, les luttes, il y a en a pleins. Il paraît alors évident que lorsque Solange militait contre le sexisme, pour l’avortement, cela n’avait pas les mêmes conséquences que lorsque Sidonie se bat avec les Gilets Jaunes, pour le climat, contre Parcoursup. La société n’est alors plus la même, et la pression derrière non plus. C’est aussi pour cela que Sidonie est grave, parce qu’elle sait les conséquences énormes qui sont en jeu, parce qu’elle ne se sent pas écoutée, parce qu’elle rejette la société, parce qu’elle ne se sent pas appartenir à cette dernière. Et ce décalage des générations, on le retrouve aussi, rapidement, en Algérie, à travers le personnage d’Assia, qui se battait avec Solange à la fin de la guerre d’Algérie, puis en 2018, avec Sidonie et contre Bouteflika. J’ai d’ailleurs aimé ce parallèle, cette mise en abyme qui est faite avec le passé de l’Algérie, son présent, et qui montre bien que els sociétés évoluent de manière différente. Le chic de Solange lorsqu’elle arrive là-bas avec ses idées féministes étaient d’ailleurs assez impressionnant. Et cela nous permet alors de nous interroger sur la manière de militer, et els conséquences de ces actions. Est-ce que les manifestations, qui suffisaient dans les années 70, suffisent encore à l’ère d’aujourd’hui ? Comment faire écouter sa voix alors que tout le monde parle sur les réseaux sociaux ? Est-ce que la violence devient légitime dans un combat contre l’Etat ? C’est tout ce que ce roman se demande, et j’ai vraiment apprécié cela, qui lui donne un côté très philosophique avec l’idée de désobéissance civile. Ce roman parle aussi de féminisme, et du changement dans la société du regard qu’on a sur les femmes, sur leur place, leur rôle dans cette dernière. Je pense par contre qu’on aurait pu allers plus loin là-dessus avec Sidonie, surtout à la fin, mais c’est comme ça. J’avoue être resté un peu sur ma faim avec Sidonie sur ce sujet-là.

– Les filles, je pensais pas vous dire ça. Il fallait une loi, c’est sûr, on pouvait pas continuer. Mais là, voir ces femmes seules, dans le couloir, en fauteuil roulant, se diriger vers le bloc… Un avortement, c’est pas un moment facile, mais c’est pas ça. On est pas malades. Les femmes sont dépossédées. Encore une fois, la médecine patriarcale s’approprie notre corps.

– Tu veux faire quoi ? continuer les avortements, comme avant ? demande Coco.

– Au moins avec nous, les femmes étaient écoutées, on leur expliquait, elles pouvaient se toucher, comprendre, être actrices. Je ne sais pas, je me pose justes des questions.

Nicole rebondit.

– De toute façon, on aura encore les étrangères, qui n’ont pas le droit de se faire avorter, les mineures qui n’ont pas l’autorisation de leurs parents, celles qui n’ont pas les sept cents francs que ça coûte…

Parlons enfin de l’écriture. Le roman se lit très bien, tout seul, et on n’a qu’une envie, c’est de ne surtout pas le lâcher. J’ai vraiment accroché à l’écriture, qui est fluide, avec juste ce qu’il faut de sentiments, de descriptions physiques. Certes, il y a quelques scènes osées qui dérangeront peut-être certains lecteurs, peu habitués à ce genre de descriptions, mais elles sont bien amenées dans le récit, et se lisent avec douceur. Et permettent justement l’aspect militant de ce roman. J’ai beaucoup aimé le rendu sur les sentiments des deux héroïnes, mais aussi sur celui de Coco, en tant que mère, puis grand-mère, et celui de Solange une fois devenue adulte. C’est très agréable d’avoir aussi leur regard à elles sur la société, sur leur rôle de mère, sur les choix faits par leurs filles. Et cela ne dérange en rien le récit. Le roman paraît alors finalement assez court vu tout ce qu’il raconte. Les descriptions de la Kabylie sont vraiment agréables et donnent envie d’y aller, tout comme le fait de visiter le Paris sous les pas de Solange.

En résumé, je ne peux que vous conseiller de lire ce roman. Il est vraiment très bien écrit, et l’histoire est à lire. J’ai vraiment aimé le fait qu’on suivre Solange dans ses combats, dans sa découverte du monde et de la vie, dans sa crise d’adolescente, et qu’on suive son évolution ensuite, à travers cette fois les yeux de sa propre fille. J’ai apprécié le personnage de Solange, mais aussi celui de Sido, mais si elle ne vit pas les mêmes choses que sa mère, qu’elle n’a pas le même point de vue sur de nombreux aspects de leur vie que sa mère. C’est un roman qui nous fait alors réfléchir sur ce que nous voulons, sur le monde que nous façonnons, et sur la place des femmes dedans. C’est aussi un roman sur l’adolescence, sur le monde qui change, et sur notre identité. C’est une très belle découverte qui est à lire et à faire découvrir. Un coup de coeur pour moi.

Et vous ?

Aimez-vous les romans avec un message ?

Les romans qui ont deux personnages différents sur deux époques différentes ?

Les romans qui proposent des scènes amoureuses ?

Bon mercredi à tous 🙂

Une réflexion au sujet de « Nos elles déployées »

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