chroniques littéraires

La ville gagne toujours

Bonjour tout le monde. J’espère que vous allez bien et que vous avez passé une bonne semaine. ici, elle se termine doucement, en attendant une possible convocation aux jurys de bac et des oraux de rattrapage. L’année se termine doucement et j’ai de moins en moins d’élèves en classe, ce qui est prévisible. Et encore, j’ai de la chance de ne plus être en collège, et pas en primaire; où les règles changent en permanence. Dans l’éducation nationale, on nous demande pas d’enseigner; mais d’être adaptable en ce moment.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui parle justement de ce fait d’être adaptable, même si ce n’est pas à la même échelle et que cette adaptabilité n’a pas du tout les mêmes conséquences sur la vie de ces héros. D’ailleurs, on ne devrait même pas parler de héros; du moins pas au sens où on l’emploie sur le blog habituellement, car ce roman est inspiré très fortement de faits réels. Ce ne sont donc pas des héros de papier et d’encre que nous allons suivre, mais des héros de chair et de sang, même s’ils sont fictifs et que les noms ont été changé. Je vous propose de vous plonger dans la révolution égyptienne, celle qui a eut lieu en 2011 et qu’on a l’impression que c’était il y a une éternité. Je vous présente donc le roman La Ville Gagne toujours, de Omar Robert Hamilton, publié en mars 2018 chez les éditions Gallimard. Voici son résumé :

2011 au Caire. Des cris et des plaintes s’élèvent dans les rues. Des cailloux, des grenades et des slogans pleuvent sur l’armée. Des femmes sont violentées. Les hôpitaux débordent, tout comme les morgues. Le peuple égyptien se dresse contre le régime de Moubarak. Khalil, Mariam, Hafez et les autres organisent la résistance. Khalil a quitté les États-Unis pour venir se battre auprès des siens. Mariam soigne les blessés, ravitaille les infirmeries, aide à faire libérer les opposants qui ont été arrêtés. Hafez documente les combats et poste ses photos sur les réseaux sociaux. Ensemble, ils animent le collectif Chaos, une arme de communication multi-supports qui leur permet de diffuser informations, émissions, vidéos et appels à manifestation. Chaque fois qu’ils descendent dans la rue, ils sont portés par le même espoir d’un avenir meilleur dans un monde plus juste. La révolution est en marche, qui changera pour toujours le sens de leurs vies. Le sentiment d’urgence, la bravoure et l’intensité qui traversent de part en part La ville gagne toujours en font un premier roman remarquable. Aussi poétique qu’engagé, l’hymne à la liberté d’Omar Robert Hamilton se fait l’écho d’une révolution – qui a tant promis et tant compté – et celui de toute une génération.

Dans ce roman, nous suivons principalement deux personnages, qui sont Khalil et Mariam. Ils forment tous les deux un couple, ils se sont rencontrés dans l’une des manifestations contre le président Moubarak. Ensembles, ils gèrent le site Chaos, qui relate les événements de la révolution égyptienne après la chute du président. Khalil prend des photos et enregistre tout, pendant que Mariam soigne et défend ceux qui sont injustement emprisonnés. Ils ont pleins d’idéaux, mais la révolution ne se déroule pas comme prévue, et elle pourrait bien avoir la peau de leurs idéaux.

Je vais commencer cette chronique par vous parler de l’ambiance de ce roman. J’avoue que ce qu’il s’est passé en Egypte ces années-là restent fliu dans ma mémoire, parce que j’ai le sentiment que l’on en a pas assez fait, qu’on ne nous l’a pas assez racontée. En même temps, c’était pendant les révolutions arabe, avec la Syrie, le Maroc, la Tunisie, l’Iran, et il y avait tellement de choses à dire que cela est finalement passé inaperçu. Ce roman m’a donc permis de me replonger dans cette période et d’apprendre plein de choses. Et ce qui est alors tragique, c’est que l’on se rend compte que nous sommes passés à côté de toutes ces choses, à côté de tous ces combats. La situation en Egypte, à la fin de l’ouvrage, est désastreuse, ce qui démontre que contrairement à ce que pensaient nos héros, la révolution n’a pas apporté que du bon, et elle a rendu le peuple encore plus misérable q’avant. On a vraiment le goût de l’échec pendant toute l’histoire, échec qui s’accentue à mesure que la révolution est écrasée, détournée, et mise à mal. Sincèrement, je ne pensais pas qu’il s’était produit autant de choses après la chute du président. Le roman se découpe en trois parties, qui sont celles où les militaires prennent le pouvoir et que combatte la Révolution, puis celle où ce sont les Frères Musulmans qui ont le pouvoir, avant que l’armée ne sont à nouveau au pouvoir. A chaque fois on pense que la situation va s’améliorer, mais elle est de pire en pire, du moins des points de vue de nos personnages. C’est assez glaçant, car on a tout de même toute une réflexion sur la révolution, sur l’idée de liberté, qui est sans cesse bafouée. On se demande alors jusqu’où il faut aller, jusqu’à quand continuer la lutte, quand baisser les bras et s’enfuir. Je sais que ce roman est moderne car il raconte des événements survenus il n’y a pas si longtemps, mais je pense qu’on peut le mettre pour tous les pays, et comparer toutes les situations. Ce roman ne parle pas que de l’Egypte, il parle du monde et de ce que nous voulons pour ce dernier. Dans ce sens-là, il est très moderne, car il doit parler à tous les peuples et montrer que la lutte doit continuer. Même si la situation s’empire, il y a nécessairement un moment où elle va s’améliorer, il ne faut donc pas baisser les bras. C’est une histoire pleine d’espoir malgré la situation, qui incarne vraiment l’idée révolutionnaire, qui ne doit pas être politique, mais contre-politique. C’est aussi un roman qui parle de l’importance des réseaux sociaux, mais aussi du pire qu’ils peuvent produire dès lors quon les mets au service de la politique. Les réseaux sociaux sont alors une arme de la révolution, mais qui peut aussi se retourner contre elle, comme cela a été le cas en Egypte.

Comment pourra-t-on jamais changer ? On fait une révolution pacifique qui renverse un dictateur, mais pour que la transition soit elle aussi pacifique, il faut des élections, et les seuls à disposer des ressources et des réseaux pour gagner les élections, ce sont les anciens dictateurs et les dictateurs en puissance. On est prisonniers d’un dessin d’Escher. On avait assez de voix, putain. sept millions de gens ont voté pour la révolution. Si ces votes ne s’étaient pas partagés entre Aboul Fotouh et Hamdine, si ces deux-là avaient mis leur ego de côté cinq minutes, putain, ça se passé autrement. Et maintenant, on va où ? On est censés aller où dans ce monde où les seules choses qui bougent librement sont les rebuts flottants de crédits fictifs ? Où aller quand chaque centimètre carré est déjà propriété privée, estimée, destinée à être bientôt vendue à Monsanto, quand chaque centimètre dépensé contribue à maintenir dans les fers un autre être humain avant d’être fondu en douille de balle ? Que faire des informations et des faits quand il n’y a d’autre monnaie effective que les armes et les mensonges, quand les gens ne veulent rien d’autre que ça, des armes et des mensonges ? Ne va-t-on jamais cesser de bavarder dans nos chambres de réverbérations numériques pendant que Facebook construit un mur aussi infranchissable que le mur de Berlin, aussi irrésistiblement invisibles que la gravité, des frontières qui nous parquent dans des régimes politiques d’impuissance dérisoire dont nous émergeons de temps en temps en clignant des yeux pour redécouvrir tout autour de nous un monde physique embrasé de violence ? A quoi servent nos mots quand une république de convictions peut être dissoute par un technicien en Californie ? Avons-nous échappé au piège à rats pour quelques mois ? Avons-nous réellement eu pour un temps la main sur nos destins ou bien tout cela n’a-t-il été qu’une illusion cinématographique ? Comment gagner Comment pourra-t-on jamais gagner ? Sans armes, sans hélicoptères, sans rangées de soldats, sans contrôle des ondes ? Comment l’un de nous pourra-t-il jamais gagner ?

Ce roman parle de la violence, celle des régimes militaires ou fanatiques qui se mettent en place et qui alternent en Egypte, mais aussi de la violence quotidienne des hommes et de la police. A l’heure où l’on parle e ce qui arrive aux Etats-Unis et en France, je trouve que ce roman a un écho très fort sur ce que nous devons éviter, sur l’impunité des forces de l’ordre ou même des milices privées qui se mettent en place afin de soutenir un régime détesté. Je ne dis évidemment pas que nous avons la même chose en France ou aux Etats-Unis, mais que ce sont des dérives qui pourraient survenir si nous n’y prêtons pas attention. J’ai, comme je le dis plus haut, appris plein de choses sur ce qui était arrivé en Egypte à ce moment-là, et c’est horrible de voir la manière dont sont traitées les révolutionnaires, et notamment les femmes. Elles sont violées, jetées en pâture aux hommes, aux policiers, sous prétexte de n’être que cela, des femmes. C’est un roman qui se veut féministe, qui ne nie pas le lourd tribut payé par les femmes pendant la révolution. On parle aussi beaucoup de l’intimidation qui se met en place pendant la troisième période, celle après les Frères Musulmans, et le fait que ces derniers se vengent d’voir été écarté du pouvoir, et ce que font aussi les personnes désirant que le prédisent actuel reste au pouvoir. On se dit alors qu’il n’est pas bon d’aller en Egypte, car même si les touristes sont plutôt protégés, ce qui est fait à la population donne envie de se rebeller. Mais cela ne semble pas préoccuper les occidentaux, qui viennent en quête de scoop. On a aussi ici une critique vive de la politique internationale, qui ne fait rien, que ce soit en Palestine, en Egypte ou en Syrie. Certes, les égyptiens veulent garder leur souveraineté, mais en même temps, ils aimeraient qu’on ne laisse pas tout faire, et qu’ils ne soient pas seulement des statistiques ou un sujet de moquerie dans le monde internationale.

Chaque jour qui passe leur durcit le cœur. Alia : encore une amie que je n’ai pas connue. Piégée dans la foule des hommes, agrippée par vingt fois dix doigts, violée par la lame sale d’un couteau. Mariam prend la main d’Alia et la caresse.

Qu’est-ce qui te pousserait à te réveiller après deux semaines de sommeil ? Elle caresse toujours la main. On dépassera ce stade. On ira au bout. On évite de regarder ça en face depuis trop longtemps. Depuis trop longtemps, on opère dans un système caduc, on panse de l’intérieur un cadavre en décomposition. (…) Ou bien on peut tenter la seule chose qu’on n’a pas encore essayé, la seule chose qui pourrait tout changer. Le temps est venu, les gens sont prêts : la seule révolution qui reste est la révolution des femmes. Demain, nous allons dire : « assez ». Les femmes cesseront de travailler, de réparer, de faire tourner le monde, et nous le regarderons craquer de toutes parts. Il n’y a plus que ça. Un potentiel dont nous sentons le crépitement électrique sous la peau de la ville, que nous voyons dans les yeux des autres par les rues dangereuses, dont nos os s’endurcissent, à mesure que nos corps s’expurgent de tout compromis. Le temps est venu : les conditions sont réunis. Ici, en Egypte. La vague de la révolution emporte le pays mais doit encore atteindre son faîte. De Moubarak aux Frères en passant par l’armée, cette vague avale tout jusqu’à ne rien laisser que l’injustice ultime du patriarcat. Le temps est venu, les gens répondent présents, la flamme est allumée : les tests de virginité, le soutien-gorge bleu, les agressions en masse – nous sommes la cible, nous sommes les victimes de l’oppression, nous sommes le front. A l’heure ù toutes les haches politiques se sont brisées en fragments impuissants, il ne saurait y avoir de force cohésive plus puissante que simplement : les femmes. Les femmes qui souffrent des mêmes indignités d’Alexandrie à El-Arish, de l’Alaska à l’Antarctique. Le temps est venu, les gens sont là. Nous ne tolérons plus ça. Votre Printemps arabe ne sera rien comparé à ce qui vient.

Nous obtiendront que justice te soit faite, Alia. Réveille-toi et tu vas voir.

Je vais à présent parler un peu plus en détail des deux protagonistes principaux. Il fallait d’abord que je vous parle de l’ambiance du roman et de tous ses thèmes centraux avant de me concentrer sur ceux qui font cette histoire. Nous suivons donc deux personnages principaux, Mariam et Khalil. Khalil est fils d’un palestinien et d’une égyptienne, et il est né aux Etats-Unis. Ceci fait de lui un déraciné, qui ne parvient pas à trouver sa place dans ses trois pays forts. Dès qu’il est en Egypte, il est désigné comme palestinien ou américain, qui sont deux ennemis. Je pense que c’est à cause de cela qu’il s’investit autant dans cette lutte, car cela le rend légitime dans ce pays qu’il aime, l’Egypte. Or, cela le rend aussi lâche, car face au désastre de la révolution, Khalil ne sait pas comment réagir, et la peur prend le dessus. J’avoue que c’est ce qui m’a un peu déplu chez lui, car il finit par prendre la fuite alors qu’il était très investi dans la lutte. J’ai donc préféré le personnage de Mariam, qui elle ne lâche rien, qui va même au-devant de la mort, qui s’investie dans la lutte jusqu’à perdre sa santé, qui va voir les famille, qui s’improvise avocate, médecin, et autre. C’est une femme très forte, et j’ai admirée cette force, cette volonté de se battre jusqu’au bout. Elle ne semble pas connaître la peur, ou du moins, elle est habitée par la foi, celle que la révolution peut amener le bien et qu’il faut aller jusqu’au bout. J’ai admiré son courage et sa volonté de ne pas se laisser faire, d’affronter l’horreur et de ne pas se soumettre. C’est un personnage inspirant.

« Dites à votre petit ami qu’il peut attendre dehors. je voudrais vous parler à vous seule.

– Non, dit Mariam en croisant les bras. Il reste ici.

– D’accord, dit le policier, le visage fendu d’une sourie jaune. Il reste. Vous voulez des informations ? Ça tombe bien, on en veut aussi. Les gars ! »

Du mouvement à l’extérieur de la pièce. Deux flics entrent et bloquent la porte. L’officier se penche vers l’avant, son ventre presse contre le bureau crasseux. « Bien… alors, c’est mademoiselle, ou madame ?

– Vous pouvez m’appeler docteur, dit-elle.

– Vous cherchez quelqu’un. C’est votre mari ?

– Non.

– Vous avez un mari ?

– Quoi ? demande Mariam, vénéneuse.

– Vous êtes une jolie fille, c’est une question bien naturelle. Vous êtes dehors avec cet étranger au miliue de la nuit à chercher un homme qui n’est pas votre mari. Que penserait votre père ?

– Nous sommes à la recherche d’un journaliste…

– Vous êtes mariée, oui o non ?

– Nous sommes à la…

– Tu es venue te faire baiser ? »

Mariam ne dit rien. Je la sens maîtriser sa rage. Mes épaules attendent que les hommes se saisissent de moi, m’entraînent et la couchent de force sur le bureau.

« Tu dis que tu veux voir les cellules ? Tu veux voir la cellule où est enfermé le Cafard ? »

La respiration des hommes derrière nous s’accélèrent, ils se préparent.

 » Tu veux passer une heure avec le Cafard ? Et toi, mon gars, tu regarderas. Qu’est-ce que vous en dites ? »

Mariam ne le quitte pas des yeux. Puis elle reprend la parole, lentement, posément.

« Nous sommes venus ici à la recherche d’un journaliste. Nous avons informé des avocats et d’autres journalistes qui sont en route pour nous rejoindre. Nous poursuivrons cette conversation en leur présence » Elle se détourne, et sans hésiter, va jusqu’à la porte. Devant l’assurance de son pas, les hommes s’écartent.

En ce qui concerne l’écriture, elle n’est pas très fluide, et j’avoue que j’ai du parfois relire certains passages pour bien les comprendre. En plus, nous enchaînons avec plusieurs points de vue, qui sont donc celui à la troisième personne, le point de vue de Khalil et celui de Mariam, tout cela sans qu’on ait une différence dans les paragraphe, ce qui donne l’impression que tout se mélange. Cela ne m’a pas dérangé, mais il est vrai que c’est une lecture exigeante, qui demande de bien la suivre afin de savoir ce qu’il se passe. De la même manière, les années filent sans que cela soit très précis, sauf à certains moments. Tout s’enchaîne assez vite, et il m’a manqué certaines précisions sur la révolution. J’ai aussi trouvé cela étrange de commencer directement avec la révolution contre l’armée, et non celle contre Moubarak. Par moment, le style est aussi très vif, sans point, sans pause, afin de montre l’urgence de la situation, les pensées qui s’entrechoquent dans les esprits, ou la panique ambiante. Cependant, le style est aussi très poétique, et les passages que je vous ai cité plus hauts ont été difficile à choisir car ils sont nombreux à être porteurs d’un message, d’une grande force poétique et morale. Le texte, même s’il n’est pas fluide, est très bien écrit.

En résumé, j’ai pris plaisir à lire ce roman, même si j’ai du parfois revenir en arrière sur ma lecture pour bien comprendre et bien apprécié ce qui se passait. Les personnages sont attachants et touchants à leur manière, et j’ai apprécié de les suivre, surtout Mariam. J’ai particulièrement aimé le fait de découvrir ce qui était arrivé en Egypte avec les personnages, de voir comment cela avait été vécu de l’intérieur. C’est un bon roman historique, que je vous conseille, qui est poétique et qui aborde plusieurs sujets comme la révolution ou la liberté, les réseaux sociaux ou le monde moderne, la souffrance ou la joie.

Et vous ?

Lisez-vous des romans historiques ?

Préférez-vous remonter loin dans le temps avec ces récits ?

Ou aimez-vous avoir des histoires sur des faits récents ?

Bon vendredi à tous 😀

Une réflexion au sujet de « La ville gagne toujours »

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