autoédition·mes écrits

Bulle épisode 1

Bonjour tout le monde. J’espère que vous allez bien et que vous respectez bien les gestes barrières. Je dois avouer que voir la courbe de malades remonter ne me rassure pas, du coup je reste confinée et je profite de ce temps pour faire autre chose. Sortir ne me manque pas vraiment, même si j’aimerais bien passer en médiathèque ou libraire afin de faire le plein de livres, en attendant la prochaine vague de malades qui risquent d’arriver. J’espère cependant que la crise sera passée en septembre, afin de pouvoir reprendre une vie à peu près normale à ce moment-là, même s’il y a de grandes chances que rien ne soit plus normal pendant un temps.

En attendant, et comme je l’ai annoncé sur les réseaux sociaux, j’ai profité du confinement pour écrire une petite histoire dessus. J’ai décidé de publier chaque semaine un chapitre de cette histoire, afin de fêter le déconfinement. Celle-ci, une fois qu’elle sera terminée, sera en vente en version ebook pour ceux qui le désireront, et peut-être même en version papier. Cela me fait du bien de publier à nouveau des textes sur le blog, et j’ai hâte de vous redonner aussi des conseils sur l’écriture. Mais comme cela n’est pas pour aujourd’hui, je vous laisse découvrir ce premier chapitre. Il s’agit d’une histoire de science-fiction dystopique. Les droits m’appartiennent.

1 — Un jour de fête

« Elle regardait par la fenêtre de la cuisine, cette pièce exiguë ou seule pouvait être mise une table ronde d’à peine un mètre, entourée de trois chaises éparses. La fenêtre se trouvait encastrée entre le frigidaire, une antiquité de l’Ancien Monde, et le mur. L’avantage de cette place, c’était que la jeune femme pouvait s’appuyer contre le mur ou le meuble, et même parfois tirer une chaise dans le peu d’espace qui restait. Elle pouvait passer des heures ainsi, sans bouger, à regarder la vie du dehors. Il fallait dire qu’elle n’avait pas d’autres choses de plus passionnantes à faire. Bulle était une fille intelligente, qui comprenait rapidement le monde qui l’entourait. Depuis des années, elle terminait ses devoirs en une matinée, alors que cela prenait des heures aux autres élèves de sa section. Quant à la télévision, elle évitait de la regarder. C’était à chaque fois un puits sans fond d’âneries et de bêtises qui n’avaient pour but que d’occuper les individus. Et elle préférait la laisser à sa sœur et à son frère, qui pouvaient ainsi basculer sur les dessins animés encore produits, ou sur des émissions de leur âge. Pour le moment, ce que le gouvernement leur fournissait en programmes éducatifs leur convenait toujours.

Elle passait donc des après-midis entiers à la fenêtre. Si elle avait choisi cet endroit en particulier, outre qu’il lui permettait d’être assise confortablement et de pouvoir surveiller Lise et Tom du coin de l’œil, c’était parce qu’elle avait la meilleure vue de tout l’appartement. C’était le seul lieu qui lui s’ouvrait sur le carré d’herbe d’en bas. Elle n’en apercevait pas grand-chose, mais cela lui suffisait. C’était, après tout, tout ce qu’elle connaissait de la verdure et de la nature. Mamou, sa grand-mère, lui avait certes parlé des arbres et des prairies d’autrefois, mais elles ne vivaient plus que dans les livres d’images et les vidéos que l’on pouvait trouver sur Internet. Bulle n’en avait jamais vue en vrai. Le carré d’herbe devant l’immeuble, ce que l’on appelait une pelouse, était tout ce qu’elle connaissait qui se rapprochait de ce qu’elle pouvait trouver lorsqu’on cherchait des photographies de la nature. Et par les autres fenêtres de l’appartement, ce n’étaient que les mêmes immeubles que l’on apercevait, tous ceux qui consistaient la résidence qu’elle n’avait jamais quittée.

La jeune femme connaissait à présent par cœur les brins d’herbe qui se trouvaient exposés au vent et aux saisons. Elle pouvait déterminer quand est-ce que le sol manquait d’eau, ou lorsque l’atmosphère devenait trop sèche, ou même le moment où il était temps de couper la pelouse. Elle avait aussi repéré les rythmes des robots tondeurs, et elle avait suivi leur évolution au cours des années. Cet endroit, elle pouvait le dessiner les yeux fermés. Elle regrettait simplement de ne pas pouvoir déposer ses pieds dessus et sentir la douceur de cette herbe sur sa peau. Mais Bulle, comme l’humanité tout entière, n’avait pas le droit de sortir.

— Encore en train de regarder cette pelouse ! lâcha sa grand-mère en entrant dans la cuisine et en se servant du thé. Tu vas t’y user les yeux.

Bulle se tourna vers la vieille femme et lui sourit. De toute la maison, c’était de sa grand-mère que la jeune fille était la plus proche. Elle était la seule qui comprenait son intérêt pour l’extérieur. Elle lui avait longuement parlé des oiseaux, des forêts, des montagnes, de la ville, et même de la mer. C’étaient autant de choses que Bulle ne pourrait jamais voir de sa vie. Cette dernière se limitait aux murs de l’appartement.

— Tu as peur, n’est-ce pas ?

La question de Mamou ramena Bulle à la réalité. La jeune femme détourna le regard et serra ses mains sur sa robe, imprimant des plis sur celle-ci. Sa gorge se noua et ses yeux se mirent à piquer. Elle pinça ses lèvres. Elle ne devait pas avoir peur. Elle savait depuis toujours qu’elle avait dans sa société. Elle connaissait son destin, ce qu’elle devait faire, ce que sa mère avait fait avant elle, ce que d’autres femmes faisaient à travers le monde. Mais cela ne l’empêchait pas de s’inquiéter. Son angoisse n’avait rien de rationnel.

— Tu vas voir, tout va bien se passer.

L’aïeul posa ses mains sur celles de sa petite-fille, dans le but de l’apaiser. Pourtant, lorsque Bulle la regarda à nouveau, elle s’aperçut que la peur qu’elle éprouvait se dessinait aussi dans les yeux verts de sa grand-mère. Elles savaient toutes les deux que ce jour serait décisif dans leurs vies, et que plus rien ne serait comme avant. Il y avait de quoi paniquer.

Aujourd’hui était en effet loin d’être un jour ordinaire. Bulle célébrait ses dix-huit ans. Autrefois, c’était un jour de fête, qui se déroulait avec un beau gâteau, des bougies à souffler, des cadeaux, parfois des clés de voiture, un permis à passer, des rêves d’indépendance et de liberté, avec le bac comme horizon proche. Mais depuis des décennies, les anniversaires n’avaient plus la même saveur. Avoir dix-huit ans, cela signifiait maintenant entrer dans l’âge adulte. Et lorsqu’on devenait majeur, cela voulait dire que l’on pouvait travailler, et par conséquent subvenir à ses propres besoins. Et surtout, si l’on était une femme, que l’on pouvait participer à l’effort de guerre, et donc mettre un enfant au monde. D’ici quelques heures, des infirmiers allaient venir à l’appartement, équiper de leurs lourdes combinaisons, et ils allaient l’inséminer. Bulle savait comment tout cela allait se passer, elle avait vu de nombreuses vidéos qui se trouvaient sur Internet afin d’informer les jeunes femmes comme elles. Ces vidéos étaient d’ailleurs envoyées par le ministère de la Santé dans le but de dédramatiser la situation. Mais voilà, quoi qu’elle fasse, dès qu’elle fermait les yeux, Bulle voyait des vaches et des juments qui subissaient le même procédé. Elle avait le sentiment d’être un animal et qu’on la dépossédait de son humanité.

Elle serra un peu plus les lèvres. Elle ne pouvait pas se dérober. Elle n’avait pas le choix, elle devait suivre la règle, la loi. C’était son devoir. Et cela était encore plus évident alors qu’aujourd’hui, on ne fêtait pas seulement son anniversaire, mais aussi celui qui avait tout précipité. Aujourd’hui, c’était les soixante ans du début du confinement.

Ce dernier avait débuté en plein mois de mars, en 2020. Un virus, inconnu sur la planète, avait commencé à s’attaquer aux humains. Il en tuait certains, et d’autres finissaient en réanimation, avant d’être soignés et de repartir chez eux. Rapidement, le nombre de décès avait grimpé sur toute la Terre. Les humains mourraient par centaines, alors même que l’on avait, au début, affirmé qu’il ne s’agissait que d’une simple grippe. Le virus était retors, ses symptômes rendaient difficile le diagnostic. Mais les médecins avaient essayé d’être confiants. Une majorité d’entre eux se battaient tous les jours, sur le terrain, avec les malades pour les soulager, tandis qu’une toute autre partie tentait l’impossible. Un vaccin, un médicament, n’importe quoi qui puisse éliminer le virus. Ils avaient d’ailleurs presque réussi, en 2021. Pendant qu’ils cherchaient, la population mondiale se confinait, enfermée dans leurs maisons, leurs appartements. Les vies économiques des différents pays du globe avaient été mises en pause. Mais comme l’argent était le moyen de vivre sur terre, qu’il régissait tout, il avait bien été nécessaire de ressortir. Et comme le virus tuait toujours, une nouvelle vie s’était installée, oscillant entre confinement et déconfinement.

Ainsi, lorsque l’annonce d’un vaccin avait été faite, tout le monde avait été soulagé. On voyait enfin le bout du tunnel, avec la possibilité de sortir de ce cauchemar et de reprendre une existence normale. C’était une erreur, parce que la vie ne pouvait pas reprendre comme auparavant. Le virus avait déjà prouvé qu’il était retors, il se montra donc plus malin encore que tous les épidémiologistes. Il évolua, rendant le vaccin inutile. Il s’était d’abord attaqué aux bronches et aux poumons, et c’était cette maladie que pensaient éradiquer les médecins. Mais le virus brisa ensuite au cerveau, délaissant les poumons dès lors que le vaccin fut injecté en grande masse. Et le temps que les professionnels s’aperçoivent du changement, le virus avait déjà tué un nombre impressionnant de personnes, provoquant des AVC, des accès de folie, des Alzheimer fulgurants aussi, qui menaient tous au terme de la vie. Le temps qu’un traitement fût trouvé, ce qui prit des années, les décès grimpaient en flèche, exterminant une partie de la race humaine. Puis, le virus migra dans la moelle épinière, dans les os, dans les reins, et détruisit les organes les uns après les autres. Dès qu’un médicament faisait son effet, une nouvelle pathologie apparaissait, rendant les solutions trouvées caduques. Enfin, dans la dernière année avant le grand confinement et le changement de paradigme de la société, le virus en avait assez de jouer avec les humains. Il se propagea dans l’air et tua sans distinction, d’un seul contact. succombaient à la maladie. On regarda les chiffres, et l’on s’aperçut que depuis l’apparition du virus, plus de la moitié de la population humaine avait été tuée par ce dernier. Les autres morts étaient dues à la pauvreté, à la misère et à la faim. Des pays manquaient de nourriture, d’eau, et ce furent les plus démunis, incapables de trouver un logement pour se protéger, qui payèrent un lourd tribut de cette crise.

Comme si cela ne suffisait pas, des pays entrèrent en guerre les uns avec les autres. Certains chefs d’État accusèrent les autres d’être responsables de la situation. On murmura que des chercheurs avaient créé le virus en laboratoire, avant de le manipuler pour le rendre invincible, tout cela dans le but de tuer la population de la planète à même de gouverner. Des bombes nucléaires perturbèrent le ciel terrien, et des civils, des innocents, perdirent la vie. Les conflits s’enlisèrent, et ceux qui avaient survécu au virus ne purent en témoigner. L’humanité semblait alors vivre sa fin.

Lorsque plus de trois tiers des humains furent balayés de la planète et que les cimetières furent pleins à craquer, si bien que l’on arrêta de compter les morts et de les enterrer, les bombes cessèrent et tout le monde convient d’enfermer les survivants dans ce qui leur restait de maison. C’était ce jour que l’on commémorait aujourd’hui, cette décision de sauvegarder l’espèce du virus. Depuis soixante ans, personne d’autorisé n’avait mis le pied à l’extérieur. Seuls certains individus étaient habilités à aller dehors, toujours équipés d’une combinaison hermétique, vestige des tenues spatiales adaptées à la situation. Le virus continuait lui sa course folle, transformant les hôpitaux en systèmes vitaux pour la nation. Tous ceux qui refusaient la loi mourraient dans d’affreuses souffrances, sous le regard de soignants impuissants et effarés. Le virus tuait en à peine vingt-quatre heures, rendant ainsi les exécutions pour désobéissance inutiles.

C’était pour cela que chaque femme des pays survivants devant fournir un enfant à l’État dès leurs dix-huit ans. Il fallait repeupler l’humanité, pour le jour où le virus aurait enfin perdu la partie. Et puisque tous contacts avec des humains n’appartenant pas à la famille étaient interdits, l’insémination artificielle était l’unique moyen. Bulle ne connaissait personne d’autre que sa grand-mère, sa mère, sa sœur ou son frère. Ses seuls contacts avec d’autres êtres vivants étaient virtuels. Elle pouvait heureusement tacher avec des inconnus sur la toile, pour ensuite devenir amis, et elle parlait parfois avec des membres de son groupe d’études. Ils étaient tous ensemble depuis leur première vidéoconférence scolaire. Ils avaient évolué en même temps et, avec sa grand-mère, ces autres adolescents la connaissaient mieux que quiconque. Ils étaient dix dans son groupe, ils avaient appris à lire ensemble, à écrire, à dessiner. C’étaient des proches qui peu à peu quittaient le cercle construit plus tôt, afin de faire eux aussi leur vie. À présent que mars défilaient ses jours, ils n’étaient plus que sept, et Bulle allait à son tour leur dire au revoir.

La jeune fille ferma les yeux, le cœur au bord des lèvres. Elle devait faire tellement de choix aujourd’hui que la tête lui tournait.

— Je te fais confiance, lui dit sa grand-mère en s’asseyant à ses côtés. Tu devrais en faire de même.

Bulle serra les dents. Il n’y avait pas que l’insémination que lui faisait peur. Puisqu’elle allait avoir dix-huit ans, elle allait aussi quitter le système scolaire. Adieu les études, bonjour le travail. Elle devait alors décider de ce qu’elle allait faire de sa vie. En tant qu’en âge de procréer, ses choix étaient limités. Elle était obligée de prendre un emploi qui lui permettrait de rester confinée. Seuls les hommes avaient le droit de sortir de chez eux. C’était d’ailleurs grâce à cette prérogative qu’ils vivaient seuls, sans personne pour leur tenir compagnie. Dès lors qu’un homme atteignait ses dix-huit ans, il quittait sa famille, celle qui l’avait élevé, et faisait sa vie ailleurs. Il avait alors le droit de sortir à l’extérieur et de travailler, sans risquer de ne contaminer personne. Bulle regrettait de ne pas être née dans le bon corps. Elle, elle n’avait l’accès qu’aux emplois à l’intérieur, donc tous ceux concernant l’éducation des enfants confinés, ou de l’économie du pays. Elle ne pourrait jamais sortir de sa prison.

Sa grand-mère eut un sourire triste, comme si elle devinait ses pensées. Bulle s’attarda sur sa peau ridée par les années et le manque du grand air. Son ancêtre avait beau atteindre les soixante ans, elle était encore magnifique. Dans sa jeunesse, elle avait été professeur de danse classique. II émanait d’elle une grâce naturelle qui donnait envie de copier sa posture. Dès qu’elle avait pu, Bulle s’était entraînée à devenir comme elle. Elle avait aussi dévoré les anciennes vidéos de ballet qui se trouvaient encore sur Internet. Depuis le confinement, tous les spectacles avaient disparu. Les ballets, le théâtre, même les films, appartenaient au passé. La culture ne se comptait plus que par l’écrit, les arts plastiques et les jeux vidéo, ce que les individus pouvaient faire chez eux, sans avoir à se déplacer et à se rassembler.

Les cheveux de Mamou étaient noués en un chignon lâche. Celui-ci retenait ces dernières boucles brunes. Une grande partie de sa chevelure avait changé de couleur au fil des ans, prenant la teinte d’un blanc tirant sur l’argenté. Cette couleur convenait bien à la grand-mère de Bulle, qui mettait, selon elle, ses yeux noisette en valeur. Bulle avait hérité des mêmes iris. Elle en était fière, bien plus que des gènes de son père biologique, qui lui avait cédé un visage plus ovale que les autres femmes de sa famille, et une chevelure tirant sur le roux. Elle était aussi plus petite que sa grand-mère ou sa mère, ce qu’elle détestait.

— Allez, tu ne vas pas passer ta journée-là, quand même ! finit par lâcher Mamou en tirant Bulle par la main.

Elle força la jeune fille à se lever, ce que cette dernière fit à contrecœur. Toutefois, elle n’avait pas envie de décevoir son aïeul, qui faisait tout pour la sortir de ses mauvaises pensées. Et Mamou, lorsqu’elle était ainsi, avait toujours un remède infaillible. Elle faisait de la pâtisserie. D’ailleurs, c’était uniquement Mamou qui s’occupait de la cuisine. C’était pour cela que, contrairement aux autres habitants de l’appartement, qui sentaient tous le savon désinfectant qu’ils utilisaient au quotidien, Mamou empestant l’odeur du beurre et des épices. Parfois, une pointe de basilic émanait de ses cheveux. La mère de Bulle s’en moquait, disant que la grand-mère cachait des miettes d’aromates dans son chignon. Cela plaisait à la jeune fille. Au moins, la vieille femme avait son odeur bien à elle. Bulle était certaine qu’elle pourrait la retrouver dans l’appartement les yeux fermés.

Mamou venait de Bretagne. Elle avait été élevée près de la mer, avec toutes les recettes traditionnelles gravées dans la peau. Même après toutes ces années, elle s’en souvenait encore, et elle pouvait faire des crêpes ou un Kinamman les yeux fermés. Lorsqu’elles se faisaient livrer leurs courses, une fois par semaine, par l’armée, Mamou pestait toujours sur le fait que le beurre, comme les œufs, soit rationné. Mais depuis le temps, elle avait appris à contourner cette règle. Elle savait parfaitement faire son propre beurre avec du lait.

Cuisiner lui vidait la tête et l’occupait. Mamou, qui avait été obligée de se reconvertir avec le confinement, devenant couturière, avait dû abandonner son poste quelques mois plus tôt. Elle n’avait plus les bons yeux pour façonner le tissu à la main ou à la machine. Cela lui avait brisé le cœur. Cuisiner permettait donc de faire croire à tout le monde qu’elle était encore utile. Mais si personne n’en parlait dans la demeure, tous savaient que cela n’allait pas durer. Des rumeurs circulaient sur la toile. Les personnes mises à la retraite ne restaient pas dans leur habitation d’origine. Tout le monde ignorait où elles allaient, mais un jour, on venait frapper à leur porte, et elles étaient arrachées à leur famille.

Mamou sortit tous les ingrédients nécessaires à la confection des crêpes. Seule Bulle avait le droit de l’aider dans cette tâche, tout comme elle pouvait verser la pâte dans l’antique poêle qui n’avait jamais quitté la vieille femme. En un tour de main, la pâte fut prête, tournée au fouet, avec cette belle texture liquide et cette couleur jaune attendue, avec cette odeur de beurre et de lait qui attirait les enfants et leur faisait se lécher les babines avant de sortir la confiture. C’était comme si la faim ne régnait pas dans l’univers, pas comme si Bulle et Mamou avaient de la chance de pouvoir profiter de cet instant toutes les deux. Cela aurait presque pu correspondre au monde d’autrefois, à celui que Mamou avait connu des décennies auparavant. Sauf que rien n’était normal, et que cette apparence heureuse n’allait pas tarder à voler en éclat.

Alors que Bulle préparait la première louche à verser dans la poêle, quelqu’un frappa à la porte. Bulle sursauta, et renversa la moitié du liquide sur le sol carrelé de la cuisine. Mamou jura entre ses dents en éteignant la gazinière.

— C’est pas vrai ! Ils peuvent pas nous laisser cinq minutes de paix, ces vautours.

Bulle avait la gorge tellement serrée qu’elle avait le sentiment d’être en apnée. Ces coups sur le battant, ils étaient forcément pour elle. Cela y était, elle allait devenir une femme. Elle allait devenir une mère. Elle ne le croyait pas. C’était passé si vite.

Les portes des chambres s’ouvrirent. La sœur et le frère de Bulle firent leur apparition. C’était tellement rare que quelqu’un vienne chez eux que ce serait une source de conversation pendant des semaines. Personne ne voulait louper cela. D’ailleurs, même Marie sortit la tête de sa chambre. Maquillée, coiffée, elle semblait prête à accueillir le président en personne. Bulle n’y faisait plus attention, elle avait toujours vu sa mère ainsi. Mais pour tout autre spectateur, cela paraissait toujours étonnant.

Ce fut Mamou qui ouvrit la porte. Et derrière cette dernière se dessina rapidement deux hommes, des militaires, dans leurs combinaisons étanches blanches, formées sur le même modèle que celles que l’on trouvait avant dans les usines nucléaires.

— Nous venons chercher Margot Guégan.

Le visage de Mamou perdit alors toutes ses couleurs et Bulle se jeta contre elle, espérant l’empêcher de s’en aller. Mais face aux militaires, on ne pouvait rien faire, et tous les membres de l’appartement en avaient bien conscience. Dans un brouillard, Bulle sentit sa grand-mère la repousser, avant de suivre les deux hommes. La porte se referma doucement, et ce fut comme si elle n’avait jamais été là. L’extérieur l’avala toute entière, et Bulle comprit qu’elle ne la reverrait jamais. Elle s’effondra, se souvenant brusquement de la poêle qui attendait toujours la pâte et des crêpes qui devaient être faites. »

Merci de m’avoir lu. rendez-vous la semaine prochaine pour la suite.

Et vous ?

Est-ce que le confinement a été inspirant pour vous ?.

Avez-vous envie de lire des histoires sur cette période ?

Ou au contraire, désirez-vous l’oublier le plus tôt possible ?

Pensez-vous qu’il fut aussi traumatisant que le 11 septembre 2001 ou les attentas de Paris ?

Bon jeudi à tous 😉

Et à la semaine prochaine 😉

Publicité

2 réflexions au sujet de « Bulle épisode 1 »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s