chroniques littéraires

Les Affamés

Bonjour tout le monde. J’espère que vous allez bien et que vous passez un bon début de semaine. Ici, il a commencé doucement, avec des cours déjà prêts, ce qui est super, et une surveillance de bac blanc. Bon, la surveillance est bien plus exigeante que celle que j’avais pu faire en collège l’an dernier, mais c’est parce que les élèves semblent tricher plus facilement en lycée qu’au collège. Je ne l’attendais pas, en récupérant mes copies, de voir noter sur certaines d’elles, que des élèves s’étaient servis de leur portable pendant l’épreuve. Il vaut mieux qu’ils le fassent maintenant que le jour du vrai bac, mais quand même, on peut s’interroger sur la pertinence d’une telle chose, surtout en philosophie.

En parlant de surveillance et de pertinence de certains actes je reviens vers vous aujourd’hui pour vous parler de l’une de mes dernières lectures de 2019, qui est une dystopie, donc de la science-fiction, dans un monde qui se veut utopique mais qui est loin de l’être. Ce qui est super marrant, c’est que cette histoire se déroule dans ma ville, Nantes. C’est de la dystopie purement française, dans une ville française. Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui s’intitule Les Affamés et l’idée a été inspirée par une discussion lors des Utopiales. Il a été écrit par Silène Edgar et est paru en mai 2019 aux éditions Nouveaux Millénaires, qui appartient à J’ai Lu éditions. Voici son résumé :

Auteur à succès, Charles noie son ennui dans l’alcool, le tabac, la bonne chère et les conquêtes faciles. Un style de vie proscrit depuis que les Lois de la Santé ont mis le pays au régime sec : travail et nourriture saine pour tous, sport obligatoire et interdiction formelle de nuire à sa santé. Mais Charles est adulé par les foules, alors on le laisse faire… Jusqu’au jour où un politicien aux dents longues décide de censurer la production littéraire. Commence alors pour l’écrivain une descente aux enfers qui lui donnera à voir l’envers du décor de cette société prétendument idéale.

Dans ce roman, nous suivons Charles, un auteur a succès vivant donc à Nantes, ville de lutte, qui a vu son histoire marquée par une forte répression quelques années plus tôt, lorsque les Lois de la Santé ont été promulguées. Charles vit en effet dans le futur, un futur pas si éloigné du nôtre, où le peuple a fini par se rebeller et détruire les classes sociales, imposant l’égalité pour tous, ce qui a permis de réduire le dérèglement climatique, avec un système de vie plus sain. Mais puisque les réserves ne sont pas éternelles, les Lois de la Santé ce sont imposées, devenant une véritable dictature, obligeant tout le monde à un certain système de vie, pour conserver une vie paisible. Ces Lois ont coûté la vie du frère de Charles, et maintenant, elles pourraient bien lui coûter sa carrière. Charles devient la cible d’un politicien qui veut lui nuire. Et dans le même temps, l’homme découvre une société parallèle, prête à se battre et à revenir à l’égalité pour tous.

Je vais commencer par vous parler du personnage de Charles. C’est un personnage que je n’ai pas trouvé très sympathique, du moins pendant une longue partie du livre. Je pense que ceci est voulu par l’autrice car elle ne fait rien pour rendre son personnage attachant, il semble être même l’archétype du vieux con, du boomer de notre époque. Charles avait autrefois des idéaux, mais avec l’âge, il les a laissé derrière lui. Aujourd’hui, tout ce qu’il fait, c’est profiter de sa vie, et du système dans lequel il est. Il mange beaucoup, dont des produits prohibés, il boit, il fume, et est condescendant avec les autres. Tout ce qu’il veut, c’est qu’on le laisse écrire comme il veut, et qu’on ne vienne pas l’embêter. Avec son niveau de vie, il a oublié les luttes et il s’est même mis des oeillières. Heureusement, il prend peu à peu conscience, durant le livre, du monde qui l’entoure vraiment. C’est cette évolution que j’ai appréciée chez lui, même si elle vient du fait qu’il a très envie de mettre une femme dans son lit. Je trouve que cela décrédibilise un peu ses actes, même si au final, il y a tout de même une ouverture d’esprit qui se met en place. Cette évolution est donc intéressante à suivre, et on finit par s’attacher un peu à Charles, à ce qu’il comprend. On se retrouve un peu en lui, au sens où on ne s’imagine pas tout ce que les Lois de la Santé ont permis de bien mais aussi de mal. On n’a que sa vision à lui, et je pense que beaucoup de personne peuvent se retrouver dans ce bon vivant qui n’est pas prêt à renoncer à ses privilèges, jusqu’à ce qu’il voit ce que ces derniers produisent. Ce que j’ai aussi beaucoup aimé avec ce personnage, c’est son caractère. Il est certain d’une chose, Charles ne se fait pas marcher sur les pieds, et il n’est pas à vendre. Cette pugnacité le rend sympathique, même si parfois, on voudrait qu’il cède, du moins à certaines personnes, plutôt que de tout rejeter en bloc sous prétexte qu’il ne veut faire que ce qu’il veut.

L’homme hausse les sourcils, mais reste coi. Sa réprobation est palpalble, cependant. On n’est pas censé étaler ses privilèges, ni se vexez quand on vous en fait la remarque, c’est la moindre des choses quand on a la chance d’être Utile classe 4 ou 5. Mais les nouveaux riches ont de plus en plus de mal avec ces manières héritées de la révolution.

Charles, énervé, ne fait pas exception et décide de le provoquer. Il déballe devant lui ses cartons remplis de bouteilles d’alcool fort.

« T’en vois pas souvent autant, hein ? »

Le livreur ne dit rien, pince les lèvres, prend sur u, il décharge le dernier paquet et s’apprête à partir sans un mot.

« Attends mon brave ! Tu ne veux pas un pourboire ? » s’amuse Charles.

L’autre respire fort. C’est une insulte, depuis la révolution, que de donner ce genre d’obole, mépris des riches pour leurs serviteurs mal payés. Le mot même de pourboire est devenu si péjoratif qu’il est classé dans les termes obsolètes par le Dictionnaire de la Nouvelle Académie. Le livreur tourne les talons, les poings serrés, fermant la porte un peu vivement derrière lui.

Charles, resté seul, a brusquement une bouffée de honte. Pourquoi fait-il ça ? Il a fini par devenir un sale type.

Ce que j’ai bien aimé dans ce livre aussi, c’est toute la réflexion qui nous est proposé non seulement sur notre monde, j’y reviendrai, mais sur le monde du livre et de la création en général. En effet, Charles est une figure importante, c’est le premier auteur français, celui qui vend le plus. Il est une sorte de Marc Lévy, en plus rebelle. Il croit alors que ce statut va le protéger, d’autant plus que le public est derrière lui, à le soutenir à chacune de ses sorties. Mais voilà,la vérité est qu’il est menacé par la politique tout simplement parce que ses textes ne plaisent pas à ces derniers. La censure se met doucement en place. C’est ce qui arrive aujourd’hui, et ce texte a une portée très contemporaine. Peut-on parler de tout dans l’art ? N’y a-t-il pas des sujets à éviter, des manières de raconter à ne pas mettre en place, des personnages à ne pas produire ? Ce sont les questions qui tournent sur les réseaux sociaux aujourd’hui, et elles sont en écho total avec ce livre. La vison de la création fait alors froid dans le dos. J’ai donc trouvé intéressantes ces questions qui apparaissent et nous permettent aussi de réfléchir sur ce qui’il se passe actuellement dans le monde de la création. Le fait que ce soit la politique, et non pas le public qui l’exige, fait alors penser aux heures les plus sombres de notre histoire. Et l’on a alors qu’une envie, se battre pour la liberté d’expression et pour la liberté de création, même si cette dernière a aussi ses dérives.

– Vous êtes contre l’organisation de notre République, contre les lois sur l’effort commun. C’st tellement flagrant, vous faites comme si tout le monde pouvait vivre comme vous, en abusant du bien commun dans un seul intérêt hédoniste ! Chacun de vos romans décrit une société d’égoïstes, d’individualistes ! Quand les lois d’Utilité ont été mises en place, on vous a expliqué ce que vous deviez faire, non ? Ecrire pour les masses en leur montrant le bon chemin, les engager dans l’effort collectif.

– Oui, je me rappelle de cette grande-messe à laquelle on m’a convié, j’ai bien entendu ce que vous attendiez de nous.

– Et pourtant vos personnages, mêmes les moins utiles, sont comme vous, ils boivent, fument, ruinent leur santé comme jadis, au mépris de l’effort commun ! Vous présentez ces dérives comme si elles étaient normales, quand bien même cela coûte des milliard à la société. Comme si ces plaisirs coûteux et malsains devaient être l’apanage de tout un chacun ! Jusqu’à cette interview, celle où vous étiez ivre, drogué sans doute ! Et puis, vous avez été rappelé à l’ordre.

– Oui. Ca venait de vous ? (…) Je n’ai jamais eu le moindre propos contre les lois. Jamais.

– Mais toute votre oeuvre rappelle sans cesse que vous êtes contre ! Et vous exhibez en public vos avantages, vous n’avez aucune retenue. On vous donne tout ça pour que vous nous soyez utile, pas pour que vous nourrissiez des idéaux révolutionnaires ! Voilà pourquoi je dois faire un peu de ménage.

– Donc, vous allez me censurer ? demande Charles, déjà sûr de la réponse.

– Oui.

– Quand ?*

– Dès que la loi passera. Votre prochain livre ne paraîtra pas. »

Les Lois de la Santé sont aussi intéressantes, car elles partent d’un bon sentiment, d’une bonne gestion, avant de montrer qu’elles sont en fait le ciment de la dictature. Nous avons ici un monde qui semble être utopique, mais qui en fait n’en est rien. Plus on avance dans l’histoire et plus l’on se rend compte des arbres qui cachent la forêt, et l’on bascule dans une vraie dystopie. Les Lois de la Santé paraissent justes mais elles n’en sont rien et si la cause contre le réchauffement climatique avait pu permettre de réduire les inégalités, les Lois de la Santé les remettent justement en place, grâce au statut d’Utile. En effet, les gens sont classés, et gagnent leur vie, en fonction de leur Utilité à la société. Ceux qui sont mauvais dans leur domaine, ou qui ne suivent pas les lois de la santé, son relégués au plus bas niveau, et ne peuvent plus se soigner, ou moins d’argent, etc. Mais n’y a-t-il pas des gens qui seraient d’accord avec un tel système ? Là encore, je trouve que ce roman a une portée très contemporaine, et cela nous dépeint un futur non seulement crédible, mais vraiment proche. En fait, on a presque l’impression d’y être déjà, à une autre échelle.

Les images du petit garçon se tenant le ventre, fixant la femme à la plaie infectée se sont gravées sur la pupille de Charles, se superposant à celle de son petit Niels rigolant quand un clown lui avait donné un ballon vert gonflé à l’hélium. Sans doute cet autre enfant est-il issu d’une famille d’Utiles classe 1, ces gens qui vivaient d’allocations avant les lois. Souvent, il a entendu Jude et ses amies vilipender ces « profiteurs », devenus si fainéants et assistés qu’ils n’avaient pas su se réformer, et à qui la révolution verte avait donné des emplois par charité. Mais un enfant… Les « proches » de Charles trouveraient-ils cela normal ? Ne prendraient-ils pas conscience de l’injustice de la situation ? Et au milieu de tout ça, la vision incongrue de Marc, un homme si Utile, qui n’a rien pu faire pour sa pauvre Lou, charcutée car Inutile ?

J’ai apprécié le fait que le roman se situe à Nantes, car puisque je vis dans cette ville, c’est toujours sympa de savoir de quoi on parle, de pourquoi se repérer dans les lieux où non sommes. Je trouve très intéressant le fait que l’autrice décide de rependre le site de Notre-Dame-des-Landes comme lieu de lutte, d’autant plus que cette lutte est fatale pour ceux qui l’utilise. J’ai apprécié déambuler dans ma ville avec le héros. Cela change de ne pas avoir une dystopie qui se situe sur le sol américain, ou à Paris, d’autant plus que Nantes est une ville rebelle par excellence, de lutte, en France. C’est donc très symbolique le fait qe le roman se passe ici.

La plume de l’autrice est fluide et surtout efficace. Le romane st assez court, il fait moins de 300 pages, et on ne perd pas de temps avec la description du système en place ou sr le passé. En fait, cela m’a un peu dérangé car j’aurais aimé en savoir plus, notamment sur la lutte faite lors de l’instauration du nouveau système internationale, ou sur les Lois de la Santé. En vérité, tout y est, mais je trouve que ce n’est pas assez développé. Il m’a manqué certains éléments et j’aurai souhaité que l’histoire soit plus fouillée. Cependant, la manipulation est bien mise en place et bien faite. Même à la fin, on ne sait pas vraiment ce que pense Charles, mais si on a des pistes sur ce qu’il voulait faire. Lorsque je dis manipulation, je parle aussi de la manière dont tout le monde va se servir de lui et des autres, mais qu’on ne comprend que plus tard. De ce fait, tout est bien orchestré et bien mené parce qu’on ne voit pas cela venir. J’ai beaucoup aimé le dernier chapitre, qui fait écho à tout ce que j’ai dis dans cette chronique, et qui démontre que les luttes ne sont rien si on n’a pas une bonne communication, et les bons moyens de les diffuser. La création peut être reprise par n’importe qui et on peut faire dire n’importe quoi à un texte. Là encore, ceci est très contemporain.

En résumé, c’est un roman intéressant que je ne regrette pas d’avoir lu. La plume de l’autrice est agréable même si j’aurais aimé plus de détails, de précision, mais l’univers fonctionne très bien et être criant de réalisme, surtout aujourd’hui. C’est un bon roman de science-fiction, mais aussi contemporain car il pose des questions vitales pour le monde d’aujourd’hui et de demain. J’ai aimé ma lecture et je vous la conseille donc.

Et vous ?

Aimez-vous les livres qui vous font réfléchir ?

Appréciez-vous les romans de SF qui s’interrogent sur le monde d’aujourd’hui ?

Aimez-vous avoir des détails dans vos lectures ?

Bon mercredi à tous 🙂

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2 réflexions au sujet de « Les Affamés »

  1. Oh ce roman à l’air vraiment passionnant et je trouve que cela change des dystopie que j’ai lu jusque là ! Je vais me pencher dessus à l’occasion !

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