chroniques littéraires

Prendre Gloria

Couverture Prendre femme, tome 2 : Prendre Gloria

Aujourd’hui, alors que le stress monte, je suis en examen blanc demain pour ma formation de bibliothèque, j’ai envie de me détendre un peu en vous parlant de ma dernière lecture, un roman policier que j’ai vraiment aimé. Pour ceux qui me suivent sur Facebook, et avec qui j’ai un peu parler de cette lecture, vous l’avez compris, c’est Prendre Gloria que je vais chroniquer ce dimanche.

Ce titre est le second tome d’un diptyque, donc d’une histoire qui se déroule en deux parties. Sans être tout à fait une saga, puisque les deux livres peuvent se lire séparément, Prendre Gloria est à la fois la genèse et la fin de Prendre Lily, le premier tome de cet diptyque. Ces deux romans ont été écrits par Marie Neuser, dont j’avais déjà chroniqué un de ses romans : ici, et sont sortis à moins d’un an d’intervalle, Prendre Lily en mai 2015 et Prendre Gloria en janvier 2016. Ce sont des romans qui ont fais beaucoup parler d’eux sur la toile, notamment grâce à leurs couvertures mystérieuses, et aussi par leurs sujets. Les deux tomes sont publiés par Fleuve Noir. Voici le résumé de Prendre Gloria :

Dans la commune italienne de P., on sauve les apparences. Et surtout le dimanche. Le 12 septembre 1993 a dérogé à la règle.

Ce jour-là, Gloria Prats quitte son amie Elena pour honorer un rendez-vous . Elle franchit le perron de l’église de la Miséricorde. Un rendez-vous furtif, pas plus de quelques minutes.

Le 12 septembre 1993, les minutes deviennent des heures. Gloria ne ressort pas.
Une fugue à coup sûr. On un coup de ce petit Albanais trop discret pour être honnête. Tout, mais pas le principal suspect, protagoniste numéro 2 du rendez-vous : Damiano Solivo, collectionneur de mèches de cheveux et camarade de jeux à base de lames et d’urine.

Comment construit-on un monstre, comment le pouvoir oblitère-t-il la vérité dans une ville de province pétrie de règles ancestrales ?

Ce roman raconte donc l’histoire de P., une petite ville italienne, tout ce qu’il y a de plus tranquille, et un fait divers qui va bousculer toute sa vie. Un dimanche tout ce qu’il y a de plus banal, en 1993, Gloria Pratt, âgée de seize ans, entre dans une église pour recevoir un cadeau de la part d’un admirateur. Sur le parvis, elle dit au-revoir à sa meilleure amie, et disparaît, à tout jamais. Meurtre, fugue? Toute la ville ne vit plus qu’au rythme de l’enquête et de ses rebondissements. Alors que la famille est persuadée qu’il s’agit d’un crime, les pouvoirs publics pensent qu’il s’agit d’une fugue. Et vont faire traîner l’enquête, jusqu’au dernier retournement de situation, en 2010.

Alors, pour commencer cette chronique, je vais vous parler tout de suite d’un point essentiel de ce récit, qui peut être aussi un défaut. En effet, l’histoire n’est pas chronologique. Il y a sans cesse des retours dans le passé, dans le présent, ce qui fait qu’on a parfois du mal à savoir à quelle époque on est. Il faut souvent faire attention au titre du chapitre qu’on lit, qui nous éclaire sur la période à laquelle on est, mais aussi à quel personnage on a affaire. Car ceci peut apparaître comme un autre problème de cette histoire, soit le fait qu’on ne cesse de passer d’un personnage à un autre afin d’avoir le point de vue de chacun sur cette étrange histoire. Il faut donc toujours faire attention à la lecture du chapitre sur qui raconte, et à quel moment. Selon les chapitres et leurs rôles dans l’affaire, certains personnages vont revenir parler, mais à des moments différents, des moments qui pourront être dans le passé ou dans le présent, qui pourront ou non apporter des exclaircissements.

En parlant de ces différents personnages, j’aimerai saluer le travail impressionnant de l’auteure, qui a su donner une manière de s’exprimer à chacun des intervenants. Ainsi, quand j’ai commencé ma lecture, le premier chapitre m’a paru assez compliqué à lire, car écrit d’une manière assez perturbante, avec peu de ponctuation et des phrases très longues, sans respirations. C’était parce que le premier protagoniste est un travailleur immigré, et que l’auteure a su retranscrire presque parfaitement la manière dont ce dernier s’exprimait. Une fois qu’on est rentré dans le récit et qu’on est au courant de ces choses-là, la lecture se fait de manière beaucoup plus fluide.

Le roman raconte donc l’histoire de Gloria, pauvre adolescente brusquement disparue. Comme le souligne le résumé, il est inspiré d’un fait divers qui a marqué l’Italie et l’Angleterre, lieu où se passe Prendre Lily, entre les années 1990 et 2010. Ceci signifie qu’une jeune fille est un jour vraiment entrée dans une église sans jamais y ressortir. Et cela est d’autant plus glaçant que le roman ne se base pas vraiment sur l’enquête, puisqu’on la suit à des moments différents, mais plus sur la manière dont chacun a tu la vérité, l’a masquée, et l’a étouffée, au point d’amener un second crime à être commis. Car dès le début du roman, on sait que Gloria est morte dans l’église. Le roman commence par la découverte de son corps, en 2010, soit près de dix-sept ans après sa disparition. Mais ce que cherche à mettre en valeur l’auteure n’est pas tant le fait que ce crime est abominable que le fait que personne n’a rien fait pour retrouver Gloria, ou que ceux qui l’ont fait on été broyé par le système judiciaire italien.

Par ailleurs, si l’histoire n’a pas été racontée de manière chronologique dans le roman, c’est parce que l’auteure l’a retranscrite a travers les informations qu’elle a pu glaner sur cette affaire. Tout au long du roman, il est fait mention de l’émission de télévision « Où es-tu », qui pourrait être l’une de nos émissions relatant les crimes commis sur le territoire. Dans cette fameuse émission, la journaliste ne cesse de fouiller les témoignages, les images de procès, le « fouillis » de l’affaire. Et surtout, de chercher à déterminer le Pourquoi de ce crime, de ce silence. L’auteure, dans son roman, a cherché à reproduire cette méthode. C’est pour cela qu’il n’y a pas de personnage principal, et que chaque personnage va tenter d’amener de la sympathie, comme s’il essayait de convaincre que sa part dans cette affaire à été négligeable, et c’est à nous, lecteurs, de nous faire notre propre opinion.

Je disais donc que chaque personnage tente d’attirer notre sympathie. Cette dernière va naturellement aux victimes de cette terrible affaire, les victimes qui ne sont hélas pas toutes Gloria. En effet, celle-ci, et par extension sa famille, n’est pas la seule à être la victime de cette histoire. Vu la tournure des choses et la manière dont l’affaire est instruite et jugée, seul le vrai coupable n’est pas désigné comme tel. Ainsi, la meilleure amie de Gloria, Elena, celle qui même qui l’accompagne à l’église ce jour-là, qui la laisse partir, va être broyée par le système judiciaire.

Et c’est à partir de là que la machine s’est emballée. Parce que le rendez-vous s’est transformé en mystère si épais que presque vingt ans plus tard il reste des zones d’ombres par centaines. Parce que nos petites cachoteries de vierges effarouchées sont devenus aux yeux d’un pays entier des trahisons tragiques méritant châtiment. parce qu’une fois qu’on a tiré par amusement sur un bout de laine qui pendouille, c’est tout le pull qui vient avec, inéluctablement, sas espoir de retricotage.

(…)

J’avais à peine plus de dix-sept ans. Je comparaissais pour faux témoignage. Faux témoignage, bon sang ! Alors que d’autres, en toute impunité, avaient brouillé intentionnellement les pistes, jurant face aux enquêteurs avoir vu Gloria ce jour-là, l’après-midi bien après son rendez-vous avec Damiano, qui devant chez elle, qui dans une voiture avec des Albanais, alors qu’on le sait aujourd’hui , Gloria n’est jamais sortie de l’église. Et bien eux, ceux qui à la parole facile et la vue bien perçante, semble-t-il, ceux qui par désir de notoriété peut-être ou par simple confusion du à l’excès de zèle, niet, nib, un petit coup sur les doigts et rentre chez toi. Tandis que pour moi, parce que je n’avais pas osé dire tout de suite à la famille de Gloria qu’elle avait eu ce rendez-vous avec Damiano, un procès pour faux témoignage passible de deux ans de prison. Normal, je me dis en revoyant ces images, trop moche pour être honnête. La gueule même du bouc émissaire. Et au bout du compte, plus d’un an avec sursis et une amende exorbitante. C’est cher payé pour quelqu’un qui n’a rien fait.

Dans cette histoire, les victimes deviennent les bourreaux et les bourreaux des victimes. Elena va payer cher d’avoir été la meilleure amie de Gloria, et le fait de ne pas avoir dit tout de suite avec qui elle avait rendez-vous ce jour-là. Et comme Elena a des trous de mémoire, incapable de se souvenir précisément de ce qu’elle a fait pendant les 10 minutes où elle a attendue Gloria avant de donner l’alerte, elle devient la complice. La procureur de cette affaire va tout faire pour dire que Gloria a fugué, qu’elle est partie de son plein gré, qu’il ne s’est rien passé dans cette église. D’ailleurs, sans corps, comment croire qu’il y a eu crime ? L’église a été fouillée, s’il n’y a rien, c’est qu’il n’y avait rien à trouver.

C’est le même principe qui va opérer tout au long de l’enquête. Sous prétexte qu’il n’y a pas de corps, c’est qu’il n’y a pas eu crime. Et comme il n’y a pas de traces de lutte, il n’y a pas eu agression. Gloria ne peut donc que s’être volatilisée dans la nature. Et si jamais il y avait eu crime, ce n’est surement pas vers le petit italien fils à papa respecté qu’il faut se tourner, même si celui-ci à des antécédents de violence et d’harcèlement, c’est vers le petit immigré Albanais qu’il faut aller creuser. Car on le sait tous, ce sont les immigrés qui commentent les crimes. Surtout s’ils sont proches de la potentielle victime. Il y a tous un tas de clichés qui ressortent de ce livre à cause de l’histoire, de la manière dont ce crime est considéré. Là aussi, je trouve que l’auteure a très bien su rendre la manière dont les préjugés agissaient dans la société, à quel point ils pouvaient ressortir de façon violente dans une affaire comme celle-là. Cela n’a pas dû être simple à écrire, car le racisme est tabou, et susceptible d’être mal interprété. Ce que je trouve bien, c’est que l’auteure évoque aussi comment ces Albanais sont entrés dans le pays italien, et pourquoi. C’est bien de rappeler comment les immigrés ont permis au pays de se développer. dommage seulement que les italiens ici l’oublient, ou du moins se servent de ces préjugés pour cacher un assassin.

Maintenant, pour en revenir à la disparition de cette pauvre fille, il y a un an, je me permets de rappeler que des témoins ont affirmé l’avoir croisée l’après-midi, sur ses deux pieds et frétillante comme une truite, en compagnie de ce petit rastaquouère, cet Albanais dont le nom m’échappe, et je pense qu’on ferait bien de continuer à fouiller la piste albanaise au lieu de s’acharner sur un pauvre garçon. Personne n’ignore que pendant que de braves gens bien de chez nous œuvrent à diffuser la dignité, l’honnêteté du travail et les valeurs de leur patrie, nombre de métèques viennent profiter des largesses de l’Etat et molester nos femmes et nos filles. Et si un beau jour on retrouve la petite sur un trottoir de Tirana, vous ne pourrez pas dire que je ne vous avais pas prévenus.

Le véritable problème dans cette histoire, ce n’est pas tant la disparition de Gloria dans une église, mais le fait que le suspect, Damiano, est le fils d’un notable de la ville. Et même si on sait qu’il agresse des gens, qu’il harcèle des filles, qu’il leur coupe des cheveux dans la rue, il est intouchable. Car, comme dans certaines villes italienne, règne une omerta, la loi du silence. Même si dans cette histoire, beaucoup de personne ont parlé sans savoir, ont donné des informations fausses afin de participer, de passer à la télévision, d’apparaître dans l’affaire. Mais personne n’a dit la vérité, que toutes les filles avaient peur de Damiano, et que personne ne serait allé dans une église avec lui. Et on apprend au fil de l’histoire que si le silence est d’or, c’est à cause de la peur. La peur de la mafia locale, une peur qui va jusqu’au hautes sphères du pouvoir, puisqu’elle atteint même ceux qui doivent représenter la justice, même si cela signifie protéger un meurtrier.

Elle savait déjà qu’elle accepterait tout. Il y avait tellement de choses en jeu, suspendues à ses docilités comme les perles et les plumes d’un attrape-rêve apache, que ce serait folie et inconscience que de tenter de se battre. Ceux qui s’opposaient ne duraient pas longtemps. Magistrats, politiciens, entrepreneurs, policiers, quidam : on comptait les morts par dizaines et elle ne voulait pas être la prochaine sur la liste.

Finalement, on en oublierait presque Gloria, tant il y a de secrets et de non-dits dans cette enquête. Une partie des protagonistes deviennent des victimes, une autre partie deviennent des bourreaux. Et la frontière entre les deux est mince, si bien que certains ne cessent de la franchir, ce qui peut pour certains lecteurs apporter du dégoût pour eux, et pour d’autres de la sympathie. Dans ce récit, rien n’est figé.

Dans l’ensemble, j’ai donc été très conquise par cet ouvrage. J’avais un peu d’appréhension en commençant ma lecture, parce que j’avais peur de voir que je ne comprendrais rien sans avoir lu avant Prendre Lily, et parce que le style d’écriture par moment est déconcertant. Mais finalement, mes doutes se sont envolés, et cette histoire en est bien une à part entière. Elle ne rejoint Prendre Lily que dans sa résolution, dans sa toute fin. Je pense donc que pour mettre un point final à l’histoire de Gloria, il faut mettre un point sur celle de Lily. par conséquence, il y a de grandes probabilités pour que j’essaye de récupérer ce roman dans les prochains mois.

Par ailleurs, alors que je fais le parallèle avec Prendre Lily, je voudrais revenir sur une remarque qui est faite dans le livre, qui souligne à quel point la justice italienne est corrompue et rongée par les différentes mafias, et à quel point la justice anglaise, qui est quand même celle qui permet d’arrêter Damiano, est insectisée et froide, sans aucun sentiment. Alors que pour Gloria la famille a tout fait pour obtenir justice, que tout un pays a été bouleversé par ce drame, c’est finalement un autre pays qui permet de résoudre l’affaire, un pays où les sentiments n’ont pas eu leurs places, ou si peu, dans l’enquête. Tout le monde a cherché Gloria, a été ému par son histoire, mais cela n’a pas suffit à faire parler les gens. On a donc un jugement sur la différence entre les deux pays pour faire justice, une différence qui aura son importance, puisque si la justice italienne avait mieux fait son travail, une femme n’aurait pas été assassinée. La morale en est cruelle. Et ce n’est pas la seule, je vous en ai exposé quelques autres au cours de cet article.

Ce fut donc une belle découverte, un très bon roman que j’ai apprécié lire, même si l’affaire est sombre et tragique. C’est une bonne matière pour réfléchir à nos justices, au moyen dont on dispose pour mener une enquête, et sur le silence des gens, sur ceux qui font et défont à leur guise la justice.

Pour aller plus loin, je vous propose cet article, qui est une rencontre avec Marie Neuser et qui parle notamment du vrai fait-divers et de l’écriture de Prendre Lily et Prendre Gloria.

Au final, l’histoire de Gloria restera telle qu’elle a toujours été : le sacrifice d’un petit animal insignifiant, passe-temps d’un fils à papa gâté au même titre qu’un gerbille qu’on massacre par jeu et qu’on enterre au fond du jardin en tassant bien la terre à coups de bottes sous l’œil attendri de la famille. Pauvre petit chéri : je te l’avais pourtant répété cent fois, qu’il ne fallait pas serrer aussi fort. On t’en paiera une autre.

Et vous?

Vous avez lu Prendre Gloria ? Qu’en avez-vous pensé ?

Saviez-vous que c’était un  véritable fait divers?

Que pensez-vous des polars qui s’inspirent de faits divers?

Publicités

3 réflexions au sujet de « Prendre Gloria »

    1. Ah mince, c’est dommage qu’il ne t’ait pas plu 😦 Enfin, je comprends que tu y ais trouvé certaines longueurs, et que tu ais trouvé l’histoire malsaine. Elle l’est par moment, ce qui rajoute je trouve à l’horreur du fait divers dont l’histoire est tirée 🙂
      Merci de m’avoir donné ton ressenti vis-à-vis de ce roman 🙂

      J'aime

  1. Bonjour à vous La sorcière des mots ; en parcourant internet pour avoir quelques conseils, dont j’avais besoin, je découvre agréablement votre blog !

    Cordialement Simple citoyenne.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s