Changez de Vie·mes écrits

Changez de vie – 3)Un enlévement

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Nous sommes jeudis, et bien qu’il soit un peu tard, je ne suis hélas plus en vacances, je vous partage le dernier chapitre de Changez de vie, soit le chapitre 3. Bonne lecture à tous.

3 – Un enlèvement

Le lieutenant James Crawford jeta d’un air dégouté sa cigarette sur le sol. Il avait oublié qu’il avait décidé qu’il arrêtait de fumer. Il avait aussi oublié le goût à présent acre que lui inspirait la nicotine, qui lui donnait la nausée. Mais surtout, il avait oublié le bien qu’elle lui procurait lorsqu’il s’en grillait une.

Tout cela se mélangeait dans sa tête alors qu’il se devait d’avoir les idées claires. C’était vital, la vie d’une enfant était en jeu. Il ne devait pas perdre de vue le pourquoi de sa présence sur les lieux. C’était pour cela qu’il avait allumé sa drogue préférée. Autrefois, elle lui permettait de fixer ses pensées. Aujourd’hui, elle lui permettait de s’en échapper. C’était pour ça qu’il devait arrêter, pour ne pas perdre le fil.

Tout autour de lui, des gyrophares éclairaient la rue, la parant de couleurs qui donnaient l’impression que c’était les fêtes de Noël. Toutes ces lumières, ce bruit strident, ne firent qu’accentuer son mal de tête. Il se sentait déjà de mauvaise humeur, mais il allait finir par être exécrable. Et il n’avait pas encore vu la famille, subi leurs pleurs, leurs colères, et du leur promettre l’impossible.

Un court instant, il se demanda ce qu’il faisait là, en pleine nuit. Pourquoi ne se trouvait-il pas dans son lit, avec une femme à ses côtés, des enfants dans une chambre pas loin, comme les gens normaux ? Pourquoi était-il obligé de voir ces horreurs, de continuer à côtoyer les pires êtres du monde ? Qu’avait-il fait pour mériter ça ?

La réponse à ses questions était toute trouvée : il ne savait pas quoi faire d’autre. Etre flic, il avait ça dans le sang. Il était la troisième génération de policier. Son père et son grand-père avant lui avaient gravis tous les échelons dans ce qu’ils appelaient leur famille. L’un avait même été agent au sein du FBI. Ils avaient mis avec fierté leurs vies de côtés pour chasser le crime. Qu’importaient les heures qu’ils passaient loin de leurs foyers, ils étaient heureux. James les avaient admirés pour ça.

Non, il avait beau chercher, il n’avait jamais pensé faire quelque chose d’autre. C’était comme s’il avait été déterminé à rentrer dans la police, comme si le fait d’avoir vu sa famille être régie par le rythme des meurtres commis à l’extérieur avait été la norme, et qu’il ne pouvait pas s’en passer. Comme si tous ces crimes faisaient partie intégrante de sa vie.

Le problème, c’était à cause de son travail, il n’avait jamais réussi à se lier à quelqu’un. Il n’avait pas trouvé une femme capable de supporter sa vie. Il avait bien eu quelques relations avec des jeunes femmes de son milieu, mais cela n’avait pas non plus fonctionné. James avait un caractère affirmé, et il n’avait pas déniché celle qui parviendrait à l’apaiser.

Ceci signifiait donc qu’en dehors de son emploi de lieutenant, il n’avait rien. Pas de famille autre que ses parents, pas beaucoup d’amis, et un boulot qui lui pompait toute son énergie, ainsi que sa joie de vivre. Parce qu’avec le temps, James était devenu asocial et dépressif. Côtoyer tous les jours la mort et ses horreurs avait été quelque chose qui l’avait profondément marqué. James s’était rendu compte qu’il n’était pas aussi fort qu’il le croyait, et qu’il avait souvent envie de s’enfuir de tous ces crimes qui lui collaient à la peau. Un jour, son propre père s’était moqué de lui en lui disant qu’il fallait qu’il apprenne à s’endurcir. Il avait même mis en cause son éducation, qu’il avait jugée faiblarde. Depuis, James évitait sa famille. Il n’avait pas supporté de voir la déception dans les yeux de son père alors qu’il lui avouait qu’il faisait souvent des cauchemars, revoyant dans ses rêves des cadavres qui le hantaient.

Le pire, c’était que James était un excellent enquêteur. Il parvenait à résoudre des enquêtes qui paraissaient insurmontables aux yeux de ses collègues. Il avait une logique implacable, une certaine créativité qui lui permettait aussi d’imaginer les motivations des tueurs. Peut-être cela était-il dû aux récits de son grand-père, l’agent du FBI, profileur, qui au lieu de lui conter des histoires pour enfant, l’avait abreuvé de ses enquêtes, de ses déductions. Alors que les autres enfants étaient nourris de dessins-animés où des lions vengeaient leurs pères avec l’aide de phacochères et autres animaux, où des cerfs se liaient d’amitié avec des lapins, James avait eu le droit à des femmes découvertes découpées et des enfants vendus comme esclaves.

Mais il ne devait pas penser à cela. Il devait se souvenir qu’il était là parce qu’il avait encore reçu un appel en pleine nuit, qu’une gamine de sept ans s’était volatilisée dans la nature. Il devait affronter la vérité, entrer dans cette maison si ordinaire dans ce quartier de banlieue, maison qui n’était pas différente de toutes les autres, et promettre aux parents de tout faire pour retrouver leur enfant, même si cela signifiait leur mentir. Parce que James n’avait aucune illusion, si une gamine disparaissait en pleine nuit, il n’y avait que peu de chance qu’elle soit retrouvée vivante. Elle avait été ciblée, c’était là-dessus qu’il devait se concentrer.

Finalement, il entra dans la demeure. Dans le couloir qui l’accueillit, il fut assailli par des dizaines de photos, à croire que les gens voulaient absolument étaler leur bonheur à tous ceux qui paissaient la porte. Et dire que des centaines d’Américains faisaient comme eux. Cette idée était incompréhensible pour James. C’était comme crier au monde : je suis pleinement heureux, vous ne pouvez pas briser ce bonheur. Cela en faisait des cibles parfaites pour tous les détraqués du coin. Lui préférait la discrétion, la joie dans l’ombre, dissimulée aux yeux de tous, des photos dans un album et des murs décorés de tableaux qui n’avaient rien à voir avec la famille.

James put enfin voir le visage de la petite fille. Il ne se souvenait pas de son nom, ils avaient pourtant dû lui dire lors de l’appel du central, lorsqu’ils lui avaient donnés l’adresse. Elle avait maintenant un visage, celui de l’innocence. Elle avait encore les traits de l’enfance, des joues rebondies, rouges de bonne santé, un petit nez retroussé, quelques taches de rousseur disséminés sur sa peau pâle, le tout encadré par une masse de cheveux blonds bouclés. Elle devait être sportive, car elle posait sur un terrain de football, un ballon à la main, équipée comme une joueuse, le sourire aux lèvres. C’était une enfant qui devait être pleine de vie.

Sur la plupart des photographies, elle était entourée, soit par ses parents, soit par ce qui devait être des proches de la famille, des amis. La gamine était donc rarement seule, une petite troupe veillait sans cesse sur elle. Elle ne devait pas manquer d’amour. Il espérait qu’elle ne souffrait pas trop là où elle était, ou du moins que ses souffrances – car il ne fallait pas se leurrer, il en avait vu des enlèvements – avaient été brèves. Il y en aurait du monde pour la pleurer cette petite fille, c’était ce qui était le plus dur pour James. Il avait du mal à affronter la douleur des autres. La culpabilité le rongeait déjà. Il se sentait si impuissant. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était retrouvé le corps de l’enfant. Ne surtout pas promettre qu’elle serait en vie, même si c’était toujours un serment qu’il faisait, car il fallait bien maintenir un peu d’espoir.

Il entra finalement dans le salon. Les parents se trouvaient sur le canapé en cuir, en larmes. James tenta de faire abstraction des sanglots qui meublaient la pièce. Il ne devait pas y penser, seulement faire on travail, même si cela sous-entendait faire preuve d’un cœur de pierre. Il ne devait pas montrer le moindre sentiment, sinon cela compromettrait son enquête. Rester le plus froid possible face à la douleur de cette famille, c’était la seule chance de retrouver cette enfant. Ne surtout pas perdre de vue que ces parents éplorés pouvaient être suspects.

En face de la famille, se tenait l’inspecteur Kate Williams, sa coéquipière depuis maintenant cinq ans. C’était elle qui se chargeait le plus souvent des interrogatoires de ce type. Les gens aimaient se confier à elle. Peut-être parce que c’était une femme, peut-être parce qu’elle donnait l’impression d’écouter. James ne savait pas vraiment expliquer ce que dégageait la jeune femme sortie de l’école avant de rejoindre son équipe, mais le résultat était qu’ils arrivaient souvent à obtenir des informations capitales grâce à elle. En y pensant bien, cela faisait un peu cliché, toutefois elle contrebalançait son caractère bourru.

Kate était une jolie femme. Elle était âgée d’une trentaine d’années, mais ne les faisait pas vraiment. James la connaissait depuis cinq, et pour lui elle n’avait pas changé, pas pris une seule ride malgré les heures sup’ et le rythme infernale de leurs vies. Elle paraissait avoir encore vingt ans. Seule sa coupe de cheveux variait. Depuis quelques mois, elle avait les cheveux courts, coupés au carré, signe que le temps passait quand même. Sinon, elle avait le même sourire, les mêmes fossettes au coin des yeux, pas de voile dans ces derniers quand subvenait l’horreur, le même corps jeune et sain, à peine marqué par sa grossesse. Kate était la seule flic qu’il connaissait dans cette ville à être encore avec son compagnon, à rentrer tous les soirs bercer son enfant, à être encore joyeuse. La seule qui croyait encore en l’humanité.

Pourtant, en cette nuit de septembre, Kate ne paraissait pas aussi bien qu’à l’accoutumé. Les histoires d’enlèvement d’enfant n’étaient jamais les plus simples à traiter pour cette mère de famille. Surtout pas depuis leur dernière affaire, qui avait été un calvaire pour Kate. Dire qu’elle avait réussi à tourner la page, à oublier le corps mutilé du gamin. James en avait été incapable. Et enquêter sur une nouvelle affaire de ce type ne pouvait que faire remonter les plus souvenirs.

Le lieutenant laissa sa collègue continuer à faire parler les parents. C’était plus simple pour elle de faire cela, de recueillir les dernières informations sur l’enfant, tenter de reconstituer leurs emplois du temps à tous. Il savait que cela la rassurait, lui permettait de rester professionnelle. Pas quelle ne soit pas forte et qu’une telle enquête puisse la détruire, mais parce qu’entrer dans la chambre où l’enlèvement avait eu lieu était une autre paire de manche.

Sans un mot, James grimpa donc l’escalier qui menait à l’étage. Fouiller dans les affaires des morts ne le gênait plus, si on omettait de parler des cauchemars qui revenaient le hanter chaque nuit. Il était fait pour ça, pour retourner chaque élément de la vie de quelqu’un, à la recherche du moindre signe qui permettrait de comprendre la situation. Cela l’apaisait. C’était son moment à lui dans le speed de l’enquête.

Il se retrouva sur un couloir qui donnait sur plusieurs pièces de l’étage. Il lança un rapide coup d’œil, avant de se diriger vers la pièce du fond. C’était la chambre de la petite fille. Par la porte entre-ouverte, il apercevait un univers fait de rose et de jouets.

Il n’entra pas, préférant rester sur le seuil, du moins pour l’instant. Maintenant qu’il s’avait où se trouvait la chambre de la petite, il devait déterminer les emplacements des autres chambres, voir le chemin prit par celui qui avait osé faire ça. Il devait faire un état des lieux.

La chambre des parents, pièce importante après celle de l’enfant, se situait à côté de cette dernière. Ce fut dans celle-ci que s’engouffrait le lieutenant. La pièce était très grande, composée de la chambre avec le lit, d’un dressing et d’une salle de bain privative. Tout était meublé avec goût, assez sobrement. Il y avait une bibliothèque plutôt bien pourvue près du lit, qui lui faisait face à une télévision. Le reste du mobilier était assez sommaire, ce qui n’empêcha pas James d’ouvrir les tiroirs, d’en tirer des vêtements, de vérifier qu’aucun secret ne pouvait lui échapper.

Il poursuivit ses investigations dans toutes les pièces de la chambre parentale. Ce fut dans la poubelle de la salle de bien qu’il en apprit un peu plus sur cette famille presque parfaite. Dans le récipient, il y avait jeté pêle-mêle des cotons tâchés de sang et quelques tests de grossesse négatifs. Il en déduisit que la famille essayait d’avoir un autre enfant, et que quelqu’un s’était bien entaillé pour avoir fait couler autant de sang. Il ne restait plus qu’à déterminer si c’était la mère ou le père, et quel en était la cause. Cela pouvait sembler peu important, mais derrière tout cela pouvait se cacher un élément essentiel, voir vital pour l’enfant.

Enfin, même s’il avait une boule au ventre, James entra dans la chambre de la fillette. Comme il avait pu le voir depuis le couloir, les murs étaient peints dans un rose clair, et les couvertures du lit étaient dans une teinte plus foncée. Il y avait des jouets partout. La petite fille devait être gâtée.

Sur la commode en bois, il y avait des petites coupes de sports, celles qu’on donne pour chaque membre d’une équipe. Elles étaient en partie dissimulées par des poupées qui trainaient sur le meuble, en plus de celles décimées un peu partout dans la pièce.

James dut enjamber pas mal de jouets avant d’être capable d’atteindre le lit d’enfant placé dans le fond de la pièce. Les couvertures de ce dernier étaient sens dessus dessous, signe que l’enfant y avait été retiré rapidement. Le lit était en vrac.

James se laissa tomber dessus pour réfléchir. Le lit grinça un peu. Comment c’était possible que les parents n’aient rien n’entendu ? L’homme, si  c’était bien un homme, avait dû faire du bruit en retirant l’enfant. Il l’avait tiré du lit, même s’il lui avait donné du chloroforme, cela n’avait pas dû être fait dans le silence. D’ailleurs, comment l’homme avait-il atteindre la chambre sans se faire repérer ? Comment avait-il fait pour se repérer dans ce bazar ? Il avait bien dû marcher sur quelque chose…

« Sauf s’il avait une lampe », songea James. Ce qui expliquerait qu’il ait évité les jouets. Mais il aurait dans ce cas certainement réveillé la petite fille. « Des lunettes infrarouges peut-être ? » se demanda-t-il. Cela paraissait plus plausible. Toutefois, ces questions en amenaient d’autres, toutes aussi importantes.

Une chose était certaine, elle sautait aux yeux du lieutenant de police : cet enlèvement avait été prémédité. Cela impliquait une mauvaise nouvelle pour la famille : ce n’était sans doute pas un acte pédophile. Les pédophiles agissaient sous une pulsion. Ils repéraient des enfants qu’ils enlevaient, ils pouvaient certes attendre un moment avant de passer à l’acte, mais ils ne prenaient jamais autant de risques. Là, il s’agissait d’un enlèvement dans une maison en pleine nuit, avec un certain équipement. Avec son expérience, James savait que ce n’était pas le genre de ces hommes-là.

Il ne restait donc plus que deux solutions : la demande de rançon, qui était la meilleure option, et celle du crime. Dans un enlèvement, il pouvait il y a avoir plusieurs raisons qui motivaient cet acte. James avait éliminé les pédophiles. La rançon n’était possible que si la famille avait de l’argent, ou pouvait s’en procurer. C’était une donnée à vérifier. Pour ce qui concernait le crime, c’était plus compliqué car l’acte pouvait vite tourner à l’horreur. Dans cette catégorie, James plaçaient les enfants qu’on retrouvait morts parce que quelqu’un avait voulu donner un message à la famille. Il fallait vérifier si cette dernière n’avait pas de liens avec la mafia ou d’importantes dettes auprès de personnes peu recommandables. Et il y avait aussi tous les enfants qu’on ne retrouvait pas, ceux enlevés par un sadique qui les tuaient, ou ceux qui finissaient à l’étranger par les filières de trafic d’êtres humains. Même avec l’aide du FBI, la gamine serait compliquée à retrouver.

Il soupira, l’air soudain fatigué, à bout. Cette affaire ne s’annonçait pas sous les meilleurs auspices. Il craignait déjà de mettre un point final à cette histoire, car il lui paraissait évidente qu’elle finirait mal et qu’elle apporterait beaucoup de souffrance autour d’elle. Il haïssait les enlèvements d’enfants.

Il se retint de ne pas donner un coup de poing sur le lit d’enfant. Ce geste aurait représenté tout ce qu’il ressentait, le fait de se sentir aussi impuissant. Cela aurait été comme donné un coup de poing dans l’eau, il n’aurait servi à rien, à part peut-être lui faire du bien, lui permettre de se débarrasser de ses angoisses.

Au lieu de cela, il s‘ébroua, comme s’il essayait de se réveiller. Il fallait qu’il donne tout. Il devait retrouver cette enfant. A n’importe quel prix.

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