chroniques littéraires

La maladroite

affiche cézam

Bonjour à tous. Aujourd’hui je reviens avec une nouvelle chronique d’un livre lu dans le cadre de mon boulot à la bibliothèque. Il s’agit d’un roman lu pour le prix Cézam, dont je vous ai parlé la semaine dernière. Je tiens à vous prévenir tout de suite, ce roman n’est pas joyeux. Malgré son style fluide, il évoque une histoire bien sombre que j’avais envie de partager avec vous. Il s’agit de La Maladroite écrit par Alexandre Seurat et publié chez Rouergue. Il est sorti cette année.

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Tout commence par un avis de recherche, diffusé à la suite de la disparition d’une enfant de 8 ans. La photo est un choc pour une institutrice qui a bien connu cette gamine. Pour elle, pas de doute : cette Diana n’a pas été enlevée, elle est déjà morte, et ses parents sont coupables. Remontant le temps, le roman égrène les témoignages de ceux l’ayant côtoyée, enseignants, grand-mère et tante, médecins, assistants sociaux, gendarmes…
Témoins impuissants de la descente aux enfers d’une enfant martyrisée par ses parents qui, malgré les incitations à parler de plusieurs adultes, refusera de les dénoncer. Ce roman est inspiré par un fait divers récent largement médiatisé car, en dépit de plusieurs signalements, l’enfant n’avait jamais bénéficié de protection. Loin de tout sensationnalisme, l’auteur rend sa dimension tragique à ce drame de la maltraitance.

Ce roman raconte l’histoire de Diana, une petite fille de 8 ans, qui a mystérieusement disparue. On ne sait pas dans quelles circonstance. L’histoire débute avec son avis de recherche découvert par sa première institutrice, qui n’a pas l’air étonnée plus que cela de cette disparition. Elle nous décrit alors Diana, son retard mental, physique, sa démarche peu assurée et son enfermement. Elle nous parle aussi des enfants qui se moquent d’elle, de sa différence, de la protection qu’elle a essayé de lui apporter. Puis, le récit remonte le temps, avec l’avis de la grand-mère, qui nous parle de la vie de la mère de Diana, de son instabilité, de la naissance de cette dernière, et à cela s’ajoute l’avis de la sœur qui se moque de cette dernière.

En vérité, ce récit est construit comme un patchwork. Dans chaque chapitre, on alterne entre les différents points de vue des personnages qui interviennent dans la vie de Diana. Ce ne sont néanmoins que des personnages secondaires. Il faudra attendre un moment avant que le frère de Diana ne se mette à parler, et ce sont toujours des interventions très succinctes, comme si la vie de cette petite sœur ne l’intéressait pas.

Diana a donc beaucoup de retard. Elle entre à l’école en CP, à l’âge de six ans. Elle n’a jamais été scolarisée auparavant. Elle marche d’une manière différente, toujours la tête baissée. Elle est capable de se refermer sur elle même, puis l’instant d’après se précipiter dans les bras de son institutrice pour réclamer un câlin. Elle n’a pas de barrière avec les adultes pour elle ils sont tous bienveillants, comme des membres de sa famille. Ce qui est déstabilisant pour les membres du corps enseignants, qui ne connaissent ce type d’effusion que dans les classes des tous petits.

Seulement, au fil des interventions, on remarque nous aussi, comme les personnages, que le comportement de Diana n’est pas normal, qu’elle cherche à cacher quelque chose, que derrière son sourire se dissimule une ombre. L’institutrice ne peut s’empêcher d’intervenir, pour les raisons qu’elle expose, et la machine se met en place. L’infirmière scolaire est sollicitée, mais elle ne trouve rien d’anormal, c’est alors à la directrice qu’on se confie. Et les parents sont convoqués. A ce moment-là du récit, c’est la première fois qu’on les voit. Et qu’on découvre qu’en plus de son frère ainé, qui est son demi-frère, Diana a aussi un autre frère et une sœur.

Les convocations s’enchainent, un signalement finit par être fait, après la découverte d’une blessure chez Diana, il y a une enquête, et la famille se volatilise. Nouvelle école, nouveaux instituteurs. Et tout recommence, les découvertes, la lettre de l’ancienne directrice, les services sociaux. Un médecin légiste enregistre même ses différentes blessures, que Diana explique par sa maladresse. Et à nouveau un départ précipité, quand les questions commencent à devenir trop embarrassantes. Et le drame.

L’institutrice

Quand j’ai vu l’avis de recherche, j’ai su qu’il était trop tard. Ce visage gonflé je l’aurais reconnu même sans son nom -ces yeux plissés, et ce sourire étrange- visage fatigué, qui essayait de dire que tout va bien, quand il allait de soi que tout n’allait pas bien, visage me regardant sans animosité, mais sans espoir, retranché dans un lieu inaccessible, un regard qui disait, tu ne pourras rien, et ce jour-là j’ai su que je n’avais rien pu.

On ne sait qu’à la fin ce qu’il est advenu de Diana, même si tout le récit est une fuite en avant vers ce terrible dénouement. Mais la force de l’auteur est de taire toute la violence du drame. Il n’y a pas de mots terribles. On ne saisit la violence qu’en lisant entre les lignes. On ne sait ainsi ce qui est vraiment arrivé à Diana qu’en le devinant. On n’évoque jamais dans l’histoire sa recherche, sa découverte. Il n’y a vraiment que les récits des intervenants, sans violence. Tout le récit est concentré sur la réaction des personnages, sur leurs présomptions, sur ce qu’ils devinent plus que sur les faits.

En vérité, ce livre est organisé comme une critique de l’administration, des  services sociaux et de la justice de la France en ce qui concerne les mauvais traitements sur les enfants. Sous couvert de la présomption d’innocence, les parents ne sont pas inquiétés. Ils gardent leur fille malgré les inquiétudes envers la vie de Diana que tout le monde a, sans forcément le formuler. En fait, personne dans cette histoire n’est surpris par la fin, parce qu’ils s’y attendent tous sans parvenir à faire quelque chose0. Je pense notamment à la première institutrice de Diana qui tout de suite comprend qu’il se passe une tragédie, qui appelle les services sociaux, et qui se fait rembarrer par le parquet sous prétexte qu’on ne sépare pas une famille parce qu’on pense que l’enfant est victime de mauvais traitements. Et même s’il y a des preuves, parce que les preuves ne sont jamais suffisantes dans ce type de cas. Et là, à ce moment-là, on reste scotchés par tant d’aberration. On se sent comme les gendarmes qui interrogent Diana : impuissants face à la machine judiciaire qui refuse de se mettre en place et qui conduit à la fin inéluctable.

Je ne vais pas m’attarder plus sur cette histoire, je vais plutôt à présent vous parler du contexte. En effet, cette histoire est particulière. Le style du roman est très fluide, il se lit très bien. Comme je l’ai dit, ce n’est pas une écriture violente, tous les termes sont bien pensés, bien choisis pour ce que le roman cache l’indisible C’est déjà une performance vu le thème du récit, c’en est une autre quand on sait comment ce roman a été écrit. Car son écriture est particulière : tout le roman est basé sur des retranscriptions de procès. Diana est dans les faits Marina, décédée en Sarthe en 2009 sous les coups de ses parents. Tous les mauvais traitements de l’enfant, comme dans le récit, sont expliqués par le maladresse de la petite fille, d’où le titre. Ce procès, très médiatisé suite aux dysfonctionnement de la part des services sociaux et de la justice, a permis une réflexion sur le fonctionnement de ces différents services. Une plainte a aussi été déposée cette année contre la France à la Cour Européenne des Droits de l’Homme, suite aux dysfonctionnement de l’administration ayant mené à la mort de la petite fille. Ce procès résonne encore dans l’administration. Les parents, quand à eux, ont été condamnés à 30 ans de prison. Les enfants ont été placés. Le témoignage le plus glaçant est celui qui clôt le roman, celui du frère, manipulé par ses parents, impuissant lui aussi à faire quelque chose.

C’est un roman que j’ai trouvé important à lire, parce qu’il évoque le dysfonctionnement de notre système, parce qu’il parle de la souffrance d’une enfant que beaucoup tente d’aider mais échouent, parce que c’est malheureusement une histoire vraie, et parce que l’écriture de l’auteur n’en fait pas trop. Le roman ne tombe jamais dans le pathos, il retranscrit parfaitement la tragédie, sans en faire trop. C’est un très bon roman sur une histoire vraiment difficile.

Le frère

Je voudrais me rappeler Diana, mieux que je ne peux en vrai. Je voudrai me rappeler tout ce que Diana et moi nous n’avons jamais fait ensemble, comme si nous l’avions fait. Parfois j’écoute des musiques de notre enfance, et je voudrai que la musique me la rappelle, mais la musique ne me rappelle rien, parce que nous n’étions pas ensemble, nous n’avons pas vécu la même enfance. Quand je pleure, je me dis, C’est terrible, peut-être que c’est pour essayer d’avoir maintenant des sentiments que je n’avais pas à cette époque. Ils m’ont ôté le droit de pleurer, j’entends leurs voix qui me disent dans ma tête, Si tu ne voulais pas tu n’avais qu’à le dire, ils me regardent dans ma tête, ils me sourient. C’est des images que je n’arrive pas à faire partir : je l’imagine la dernière nuit dans le sous-sol, qui pleure, et qui dit à maman, Bonne nuit maman, avant que tout s’éteigne.

Alors je me pose des questions bizarres, je me demande si, dans le cas où on aurait été dans une autre famille, et dans un autre monde, si elle avait pu être elle et si j’avais pu être moi, est-ce qu’on aurait été comme un frère et une sœur – je veux dire, si elle n’avait pas été elle et si je n’avais pas été moi, ceux que nous avons été – est-ce que les autres que nous aurions été auraient pu être frère et sœur ?

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